Adieu Samy

En 1948, Samy part s’installer à  Paris. Sa carrière s’enclenche. En 1955, apprenant l’arrivée de Mohammed V de Madagascar, il se précipite à 
Saint-Germain avec une chanson sous le bras. C’est la fameuse «Alfhnia ou hnia» qui, se faisant l’écho du sentiment de tout un peuple, célèbre
le bonheur du retour du Roi et de l’indépendance retrouvée.

C’était à  Montréal, en novembre 2005. Une soirée organisée dans le cadre du festival du monde arabe. Pour la première fois, la communauté sépharade de la ville s’était associée à  cette manifestation. Mettant de côté leurs différends, musulmans et juifs se sont retrouvés le temps d’un concert mémorable. Ce soir-là , quand il se mit à  chanter Bladak hadak, matfaratchifih, un frisson traversa la salle. Plus de juifs, plus de musulmans, il n’y eut plus que des Marocains qui vibraient à  l’unisson dans l’amour du pays.

Les youyous fusaient et nul ne pouvait dire de quelle confession ils étaient. Les yeux brillaient de joie et de larmes contenues. Au fur et à  mesure que le répertoire se déployait, les rythmes d’antan réveillant les souvenirs enfouis, la frénésie s’emparait des corps qui, renonçant à  toute retenue, se jetaient dans la danse avec une jubilation totale.

A la veille du printemps, le chant du rossignol s’est éteint à  jamais. Ce 9 mars, Samy El Maghribi, de son vrai nom Salomon Amzalag, est décédé à  l’âge de 86 ans dans la capitale québécoise o๠il vivait depuis 1967. Il était l’un de nos plus grands chanteurs populaires. Qui n’a pas dansé sur Kaftanak mahloul ya lalla ou fredonné Oumri ma nsak ya mama ? Mais combien de jeunes savent que l’auteur de ces succès s’appelait Samy et qu’il était marocain de confession juive ? En 2005, sur invitation de 2M, Samy El Maghribi était revenu au Maroc pour participer à  l’émission «Chada El Alhan».

Lui qui, devenu rabbin en 1967, ne consacrait plus son art qu’à  la seule célébration du Très-Haut, rechanta pour le bonheur de ses anciens fans les airs qui avaient égayé leur jeunesse. A leurs enfants, s’offrit ainsi l’occasion de découvrir la dimension judaà¯que du patrimoine musical national. Une dimension qui, par le passé, était présente à  tous les niveaux de la vie sociale mais que nul ne leur a apprise, des pans entiers de l’histoire ayant été délibérément occultés pour des considérations idéologiques.

Né à  Safi en 1922, Salomon Amzalag a grandi dans le mellah de Rabat o๠il est resté jusqu’à  l’âge de 18 ans. Rencontré à  Montréal en 2005, il me raconta l’histoire d’un petit garçon pauvre dont la voix charma dès l’école primaire et dont le premier public fut le pacha de la ville. Petit, Salomon fut bercé par les «moual» que chantait sa sÅ“ur. Il en conserva la musique dans l’oreille. Au moment o๠ses condisciples, passés par le moule de l’Alliance israélite universelle, ne voulaient plus parler que français, lui était premier en arabe au collège.

Fervent admirateur de Abdelouwahab, il ne ratait aucun de ses films et étudiait toutes ses chansons. Ecoutons-le relater ses premiers pas dans le métier : «Quelques musulmans fréquentaient le mellah. Je suis ainsi devenu ami avec un monsieur du nom de Ben Aà¯ssa el Aoufir. C’était un encaisseur de la banque et, parallèlement, il était mandoliniste dans l’orchestre andalou algérien de Radio Maroc. J’étais encore en culotte courte et j’allais tous les dimanches les écouter. Il y avait aussi Mohamed Benghabrit, un érudit dans le classique andalou. J’ai beaucoup appris à  son contact. Un chanteur juif marocain qui m’avait adopté m’enseigna la mandoline. Un jour, je me suis lancé dans le luth. On a commencé à  m’appeler pour les mariages.

Mohamed Bel Khadir, un excellent violoniste, a accepté de m’accompagner dans les fêtes juives. De son côté, il m’emmenait dans les mariages musulmans. J’avais 18-19 ans». En 1948, Samy part s’installer à  Paris. Sa carrière s’enclenche. En 1955, apprenant l’arrivée de Mohammed V de Madagascar, il se précipite à  Saint-Germain avec une chanson sous le bras. C’est la fameuse Alf hnia ou hnia qui, se faisant l’écho du sentiment de tout un peuple, célèbre le bonheur du retour du Roi et de l’indépendance retrouvée. Samy revient au Maroc dans cette circonstance mais ne s’y éternise pas. Emporté comme ses coreligionnaires par le mouvement irréductible de l’histoire, il repart en France en 1959 avant de s’installer définitivement au Canada en 1967.

Sur le plan musical, le répertoire de Samy El Maghribi est très large. D’une part, le chanteur avait repris, en les marquant de son empreinte, les anciennes qçidat du malhoun. D’autre part, il composa, entre 1950 et 1965, ses propres Å“uvres qui devinrent aussitôt les succès populaires que l’on connaà®t. En tant que patrimoine musical national, elles donnent à  entendre l’âme profonde du pays. Mais celui-ci a été dépouillé d’une part de lui-même.

Et, prisonnier d’une actualité tragique, il lui faut aujourd’hui moduler sa tristesse devant la disparition de l’un de ses grands artistes, quelle que fût la joie que celui-ci sut lui apporter, parce que cet artiste s’appelait Samy et que, dans l’inconscient collectif, Samy ne renvoie plus guère qu’à  Caà¯n. Pourtant, chaque fois que l’un d’entre nous chante ou danse sur Kaftanak mahloul ya lalla, c’est Samy et tous les siens qui reprennent leur place parmi nous et ce n’est que justice.