«Deux M»

Pourquoi ce besoin de revenir en permanence sur
la «déferlante obscurantiste»? N’est-il pas possible de
nous définir par rapport à  nos seules valeurs, à  notre seule utopie ? Nommer les choses finit par leur donner vie. De plus, la démocratie veut que l’on fasse place
à  l’autre, fût-il dans la différence la plus absolue.

A l’heure o๠le présent numéro prend place sur les étalages des marchands de journaux, les bureaux de vote accueillent leurs premiers électeurs. La date butoir du 7 septembre est arrivée. A 18 heures, les jeux seront faits et les dés définitivement jetés. Ceux qui lisent ces lignes passé cette date sont au fait du résultat des urnes. Ils savent quelle est la nouvelle configuration politique du pays.

De mémoire de Marocain, rarement échéance électorale aura suscité autant d’interrogations et, surtout, nourri une aussi irrationnelle appréhension chez une frange donnée de la population. Les spéculations ont commencé à  aller bon train au lendemain même des législatives de 2002. Depuis, on se perd en conjectures. Les pires scénarios ont été agités, faisant abstraction de la réalité institutionnelle. Les spectres de l’Algérie et de l’Iran ont été évoqués. Certains iront jusqu’à  parler de faire leur valise si les pronostics donnant la victoire aux islamistes venaient à  se confirmer. Mais alors que ce vent de panique souffla sous forme de bourrasque pendant de longs mois d’affilée, alimentant les conversations les plus folles, à  la veille des élections, brutalement, le soufflet retombe. Face aux réactions enregistrées, on se serait en effet attendu à  une mobilisation générale de tous ceux et celles que l’inquiétude minait. A leur présence effective sur le champ de bataille. A un débat dans lequel se serait engagée la société dans son ensemble, mettant face à  face les deux camps dits conservateur et moderniste. Mais, non, le calme plat. Chacun s’en est allé vaquer à  ses affaires, ou plutôt à  ses vacances, avant de redécouvrir subitement, en ce début de septembre, l’échéance électorale dans le package rentrée scolaire et Ramadan.
Finalement, pas plus que les précédentes, ces élections n’auront remué les foules. Si, selon un sondage commandé par l’association 2007 Daba, 74% des électeurs potentiels se sont dits conscients de l’importance de ces dernières, l’atmosphère pré-électorale a été d’une morne platitude. Pourtant, des efforts louables ont été déployés pour faire de ces législatives un vrai moment o๠la société s’exprime. Les partis politiques ont rompu pour la plupart avec la langue de bois. Ils se sont employés à  présenter des programmes bâtis autour de propositions concrètes (cf. l’analyse de Mohamed El Ayadi, La Vie éco n°4 425). Tout un staff d’observateurs indépendants a été déployé sur le territoire national pour contrôler le bon déroulement du scrutin. La société civile, à  travers des associations telles que 2007 Daba, s’est jetée également dans la bataille pour sensibiliser les électeurs à  l’importance du vote. Jusqu’à  quel point ces efforts ont été porteurs, on ne peut le savoir à  ce stade. Mais quand bien même une réforme en profondeur du système aurait été engagée, la confiance des électeurs dans le jeu démocratique, réduite à  néant par des décennies de mascarade, demande un travail sur la durée pour être restaurée. A ce propos, dans le sondage précité, un pourcentage retient l’attention : celui conféré justement au renforcement de la pratique démocratique. Seules 2% des personnes sondées placent cet engagement parmi les cinq priorités à  inclure par les partis politiques dans leurs programmes. Bien qu’un sondage reste un sondage et que la manière de libeller une question détermine sa réponse, ce chiffre interpelle. L’emploi (73%), la santé (65%), la lutte contre la pauvreté (54%) et, à  un moindre égard contre la corruption (40%), voila les priorités des priorités définies par les sondés. Même, surprise, l’amélioration du fonctionnement de la justice ne recueille qu’un modique 12% ! Une lapalissade : selon qu’on appartienne à  l’élite ou à  la masse, les attentes diffèrent du tout au tout.

Revenons maintenant sur cette peur des islamistes et de leur éventuelle victoire aux législatives. Cette psychose est déjà  en soi un succès pour ces derniers. Qu’on la retrouve chez Monsieur tout le monde passe encore mais qu’elle enferme en permanence les démocrates dans une position réactive, là , il y a problème. A la veille de ces élections, un appel a été lancé à  l’initiative de plusieurs membres de la société civile et du monde politique en direction de «la famille démocratique». Le texte, écrit sous la belle plume de Abdellatif Laâbi, invite cette dernière à  ne pas se présenter en rangs dispersés à  ces législatives. Il lui propose par ailleurs d’adhérer à  un «pacte démocratique» pour mener et porter le combat de la démocratie dans ce pays. On ne peut qu’être d’accord à  100%. Mais pourquoi ce besoin de revenir en permanence sur la «déferlante obscurantiste», sur le «péril» qui guette la «maison marocaine» ? N’est-il pas possible de nous définir par rapport à  nos seules valeurs, par rapport à  notre seule utopie? Nommer les choses finit par leur donner vie. De plus, la démocratie veut que l’on fasse place à  l’autre, fût-il dans la différence la plus absolue. Alors de grâce, arrêtons avec la diabolisation à  outrance ! Alors qu’elle se promène dans la médina de Fès, une connaissance entend quelqu’un lancer : «2M !». Croyant à  la présence de la télé dans le coin, elle cherche des yeux une quelconque caméra. Il n’y en avait pas. Elle voit alors l’auteur de l’interjection qui la fixe des yeux en répétant «deux M» sur un ton vindicatif. «Deux M», avec «M» comme Maroc. Deux Maroc. Le plus grand de nos périls réside là , dans le fossé abyssal qui se creuse entre les «deux Maroc»