«De l’autre côté du siècle»

Sans vouloir porter un jugement moral ou idéologique
sur l’itinéraire de cette génération qui a voulu changer
le Maroc, il serait intéressant d’étudier son parcours,
ses postures et son engagement. Aux Etats-Unis,
en Allemagne ou en France, cela a été fait. Au Maroc, l’entreprise serait encore plus édifiante à  l’heure où
l’on se pose la question du renouvellement des élites.

Envisionnant pour la énième fois le très beau film d’Ettore Scola, Nous nous sommes tant aimés (tout en admirant les personnages qu’il met en scène, campés notamment par les regrettés comédiens de talent Vittorio Gassmann et Nino Manfredi), on ne peut rester indifférent à  cette belle phrase qui résume parfaitement le propos de l’Å“uvre : «Nous avons voulu changer le monde, mais le monde nous a changés». Il y a dans les Å“uvres artistiques et littéraires de qualité une phrase, une scène ou un fragment musical qui demeurent collés à  la mémoire comme une rémanence scotchée à  la rétine. C’est peut-être cela le parfum de l’éternité dont parlent les poètes. Un poète précisément, pour revenir et «être raccord» avec la phrase clé du film de Scola: Saint-John Perse, dans son recueil Vents lorsqu’il écrit : «Ceux qui songeaient les songes dans les chambres se sont couchés hier soir de l’autre côté du siècle, face aux lunes adverses.» Et plus loin, cette sentence, comme dans le film italien précité : «Fini le songe o๠s’émerveille l’attente du songeur». On peut interpréter chacun à  sa façon cet extrait des Vents de Perse, comme on peut en faire sa propre lecture de préférence lorsqu’une élégante érudition accompagne l’argumentaire, mais tout le monde est libre de le revisiter et de le «mixer» (à  la manière d’un DJ) avec une scène de film, voire un thème musical, car la poésie est toujours autre chose…

Mais restons dans le songe pour évoquer une génération marocaine qui a voulu changer le Maroc à  une époque o๠le rêve était moins permis que de nos jours. Peut-on dire que le Maroc l’a changée ? Sans vouloir porter un jugement moral ou idéologique sur l’itinéraire de telle o๠telle fraction de cette génération, il serait intéressant d’étudier son parcours, ses postures et son engagement. Ailleurs, cela a été fait : aux Etats-Unis, en Allemagne ou en France o๠les ouvrages et documentaires télévisés de Patrick Rothman, Génération, entre autres, donnent une lecture sociologique et politique intéressante à  plus d’un titre. Au Maroc, une telle entreprise serait encore plus édifiante à  l’heure o๠l’on se pose la question du renouvellement des élites. Elle le serait d’autant plus si on intègre de nouvelles données telles l’alternance et son élite socialiste et la société civile «institutionnalisée» ou estampillée «Droits de l’homme et devoir de mémoire», avec son effectif éclectique d’anciens militants gauchistes et, pour la plupart, ex-prisonniers politiques. C’est donc un terrain riche en enseignements et de nature à  permettre, pour l’historien des idées, ou le politologue en mal de sujet, une analyse bénéfique des changements ou revirements du paysage intellectuel et politique marocain.

Il est vrai que certains aspects de ces mutations se recoupent avec l’air du temps un peu partout dans le monde, suite à  ce qu’on appelle «la mort des idéologies». Pour certains chercheurs, en France notamment, ce dernier vocable est devenu lui- même une idéologie qui a pu recycler ou reconvertir les anciens tenants des «espérances révolutionnaires» en défenseurs de «valeurs libérales, de convivialité et de moralisme de plume». C’est ce revirement que François Cusset, historien des idées et normalien, analyse dans son dernier ouvrage, La décennie : le grand Cauchemar des années 80, publié aux éditions La Découverte. Dans un long entretien accordé au quotidien Libération (4-5 /11/06), François Cusset déclare, en réponse à  une question sur la décennie 80 en France : «Production et mise en forme des idées ont changé de rôle. Autrefois, l’activité intellectuelle avait deux fonctions rarement conjointes: une fonction savante, de production universitaire de la “vérité” ; et une fonction critique, en défiant le pouvoir au nom des opprimés. L’espace de l’intellectuel s’étendait entre des deux bornes. A partir des années 80, un nouveau type d’intellectuel vend ses services au pouvoir. C’est, d’une part, “l’expert”: le socio-typologue, le psychologue comportemental, le consultant, qui affirment qu’il n’y a plus de lutte des classes, seulement des “socio-styles” et des souffrances psychiques. Et c’est, d’autre part, le moraliste antitotalitaire, essayiste à  succès, puisque les années 80 ont inventé l’essai best-seller de BHL à  Pascal Bruckner. (…)»

Au vu de la typologie intellectuelle telle que présentée dans cet extrait, il serait difficile d’établir des comparaisons sans emprunter des raccourcis saisissants. Mais il y a des choses à  méditer et beaucoup d’autres à  étudier si l’on veut apprécier ce que le poète des Vents a dit à  propos des «songes», car, si, ailleurs, des idéologies sont déclarées mortes, pas loin, d’autres idéologies poussent comme de mauvaises herbes dans les champs de l’inculture, les terrains vagues de l’injustice et les jardins de l’insouciance.