«Créolisation»

Par la grà¢ce de leur présence, ces immigrés subsahariens vont nous aider à  nous ré-ancrer dans le continent, dans cette Afrique mère de toutes les civilisations. Cette Afrique n’est pas le continent du pauvre et de l’esclave à  laquelle les imaginaires collectifs la réduisent. Elle est celle de l’Homme avec un grand H. Elle est celle de qui l’histoire du monde est partie. Elle peut être notre chance.

Certains concepts, inusités d’ordinaire, font parfois irruption dans le débat et s’y installent, creusant ensuite leur petit bonhomme de chemin dans les têtes. Ainsi de celui de «créolisation» prononcé à plusieurs reprises lors des échanges du Forum sur l’Afrique qui s’est tenu en marge de la 17e édition du Festival Gnaoua. Quel bien joli mot que voilà. Un mot qui sent bon les Tropiques et fait rêver de déhanchements lascifs sur fond de mer turquoise. A cette nuance près que le concept a été appliqué pour la circonstance au Maroc. Et que, du coup, il n’a plus fait penser aux cocotiers et au sable chaud, ou du moins, plus au même.

Lors de ce forum consacré à l’histoire de l’Afrique et à son devenir à l’heure où le continent redevient objet de convoitises, le débat a porté, entre autres questions, sur l’évolution sociétale du Royaume sous l’effet des flux migratoires actuels. Un des intervenants a mis en exergue les situations de rupture que le Maroc était en train de connaître dans son édifice social. Des situations de rupture dont les populations n’ont pas encore conscience -ou du moins une conscience claire- et qui sont appelées à profondément changer le visage du pays. Des populations immigrées de culture et de religion différentes s’installent de façon permanente dans le Royaume. A terme, elles vont en devenir partie prenante, réintroduisant le métissage dans une société qui, pendant trop longtemps, n’a plus été irriguée par des apports extérieurs et ne fonctionne plus que sur le registre de la majorité. Aujourd’hui, il va lui falloir réapprendre à composer avec le minoritaire, elle qui a perdu  (ou quasiment) la seule minorité constituée qu’elle n’ait jamais eu, à savoir la minorité juive. Un nouveau challenge se présente pour lequel elle n’est pas véritablement préparée, celui d’intégrer en son sein non pas une mais plusieurs différences, à la fois ethniques et religieuses. Car ces autres qui s’installent dans notre pays arrivent porteurs d’us, de coutumes et de croyances multiples. Tout cela va chambouler le paysage humain du pays. D’où le terme de «créolisation» utilisé lors du forum et cette affirmation, avancée en termes de conclusion par Driss El Yazami, président du CNDH, co-organisateur du forum avec le festival, selon laquelle «ou nous réussissons l’accueil de l’autre ou nous allons vers des affrontements fratricides». Cela est tout à fait juste. Le Maroc saura-t-il profiter de l’expérience des pays européens et ne pas reproduire les mêmes erreurs en matière d’intégration, ces erreurs commises parce qu’on n’a pas voulu comprendre, ou voulu voir, que les communautés immigrées étaient appelées à rester pour toujours ? Comme les Européens aujourd’hui, le Maroc demain est appelé à avoir des Marocains qu’on commencera par désigner comme d’origine X ou Y parce qu’ils viennent d’ailleurs avant de se résoudre à les considérer comme des nationaux tout court. Et demain, il lui faudra lui aussi accepter qu’un Marocain puisse ne pas être que musulman ou juif mais aussi chrétien ou – cas de figure tout juste inimaginable aujourd’hui- animiste ou athée. Quel chemin en perspective à parcourir mais aussi quel formidable défi porteur d’espoir à relever ! Car, pour revivifier une société, pour la nourrir et la rendre plus riche, rien de tel que le brassage des cultures. Pendant trop longtemps, le Maroc qui, dans l’histoire, fut irrigué par plusieurs affluents, s’est replié sur lui-même, s’enferrant dans un monolithisme culturel et religieux qui en a appauvri le visage. Ces immigrés subsahariens qui affluent aujourd’hui vers notre pays, même si la plupart n’y demeure qu’à leur corps défendant, sont une chance pour nous. Une chance parce que leur présence nous permet de nous renouveler mais également de renouer avec une histoire séculaire et de réhabiliter un pan refoulé de notre identité, celui de notre africanité. Par la grâce de leur présence, ces immigrés subsahariens vont nous aider à nous ré-ancrer dans le continent, dans cette Afrique mère de toutes les civilisations. Cette Afrique n’est pas le continent du pauvre et de l’esclave à laquelle les imaginaires collectifs la réduisent. Elle est celle de l’Homme avec un grand H. Elle est celle de qui l’histoire du monde est partie. Elle peut être notre chance.