«Ce que parler veut dire»

Mustapha Alaoui est le «Highlander» cathodique du temps marocain qu’il remonte glorieusement dans les deux sens. Il a transcendé les notions
de subjectivité et d’objectivité qui sont, pour lui, les deux mamelles nourricières qu’il happe avec gourmandise devant un audimat
en sevrage de rêves.

Ils iront très loin vers un horizon infini et leurs paroles solaires et rieuses les porteront par delà le ciel et la mer. Heureux qui communie avec ceux qui pansent et ceux qui se dépensent pour que tous les blessés du rêve insensé retrouvent la paix du bercail, le pain qui rassasie et la dignité de s’en passer lorsqu’il est trop blanc pour être offert ou trop noir pour être donné.
Rien n’est offert dans un monde où tout s’achète. Même les paroles se paient et les mots se transforment en unités, en signes comptabilisés alors que toute cette volubilité devient une denrée, puis un service. Un capital. Jamais l’expression «se payer de mots» n’a été aussi juste avant l’invention du téléphone. Aujourd’hui, avec l’essor fantastique de la téléphonie mobile, elle devient un lieu commun. La passion du XXIe siècle ? Parler. Au Maroc on n’a jamais autant causé que depuis que le portable s’est «démocratisé». Mais au passage, apprécions à sa juste valeur ce détournement du vocable «démocratie» qui prend un sens populaire des plus réjouissant. Par ailleurs, ce trop plein de parole coïncide avec la libération de celle-ci pour donner naissance à des gisements de volubilité qui sont aujourd’hui cotés en Bourse. Les chiffres des opérateurs sont là pour confirmer une croissance exponentielle et tout le marketing qui l’accompagne prouve que nous tenons là une richesse naturelle et renouvelable.
Plus que la consommation des petites portions de «La vache qui rit» (un milliard par an, a-t-on lu quelque part), le bavardage au téléphone se chiffre en dizaines de milliards. On ne va pas bouder notre plaisir pour une fois que des entreprises nationales s’offrent des performances économiques reconnues par les experts internationaux. Mais il n’est pas interdit de s’interroger, ne serait-ce que d’un point de vue sociologique, sur ce que se disent les gens et pourquoi se parlent-ils. Certains parlent savamment – dans les discussions de café où l’on cause de tout – d’un besoin de communication retrouvé et dont on aurait été sevrés lors des années de plomb. Elles ont bon dos ces années-là, auxquelles tout le monde impute tous les maux de la société actuelle. C ‘est agaçant à la fin, car on ne peut plus lire le moindre canard, suivre le moindre débat ou écouter par inadvertance une conversation anodine entre deux usagers du portable sans que l’on case quelques considérations à l’emporte-pièce sur les années de plomb ou quelques «taâssoufate» (exactions) trop ressassées et donc banalisées.
Tenez, l’autre soir, à la télé, on a assisté à un grand moment de ce qu’on pourrait appeler un «devoir oral de mémoire télévisuelle» en constatant, au cours d’un talk-show, que le président de l’Instance équité et réconciliation, Driss Benzekri, se faisait apostropher à propos de ces «années-là» par un Mustapha Alaoui toujours aussi superbe, triomphal et tel qu’en lui-même, mais dans l’autre sens. Plus qu’apostrophé, Benzekri était poussé dans ses derniers retranchements à propos des «taâssoufate»- ce qui est un comble pour un ancien détenu – par un animateur de télé unique au monde. En effet, c’est l’occasion ici, dans cette chronique sur les mots et les paroles, de s’arrêter afin de rendre hommage à un journaliste audiovisuel qui a traversé le temps, l’espace et toutes les lignes éditoriales avec une bien aisée volubilité qui tient de la magie, sinon du miracle. C ‘est le «Highlander» cathodique du temps marocain qu’il remonte glorieusement dans les deux sens en preux chevalier sans beurre et sans sacoche. Plus ancien que PPDA, qui est déjà un vieux de la vieille, plus «monstre sacré du direct» et des cérémonies que le défunt Zitrone, et bien plus superlatif que tous les laudateurs des médias nord-coréens et ceux de l’ancien monde soviétique, il a transcendé les notions de subjectivité et d’objectivité qui sont, pour lui, les deux faces d’une même monnaie frappée au coin du sucré et du sacré ; les deux mamelles nourricières qu’il happe avec gourmandise devant un audimat en sevrage de rêves. On n’a plus affaire à un exercice journalistique, mais à une quasi mystique de la parole médiatique.
Pour finir, et afin de justifier le titre de cette chronique, on peut citer ici l’ouvrage de Pierre Bourdieu dont le titre déjà, Ce que parler veut dire, en dit long sur l’inflation du langage et ses dérives sémantiques. Car, en définitive, il ne s’agit pas seulement de mettre des mots sur des douleurs mais de construire et de se «reconstruire» à partir d’elles par le biais de cette «résilience» salvatrice dont parle l’ethnologue et psychanalyste Boris Cyrulnik