Abou Ammar s’en est allé

L’hymne palestinien a retenti pour celui à qui les honneurs étaient rendus non seulement en tant que leader mais en tant que chef d’Etat. Des honneurs qui, au-delà de l’homme, saluaient le peuple et faisaient être cet Etat pourtant condamné à ne pas être. «Merci la France», devait déclarer plus tard un ministre palestinien en répétant sa phrase à trois reprises. Et de rajouter : «Jamais nous n’oublierons».

Le miracle n’a pas eu lieu. Le rideau est tombé. Yasser Arafat est mort. Il s’en est allé sans que son rêve ne se réalise. La Palestine est orpheline. Au-delà de son président, elle pleure l’homme qui lui a redonné corps. D’autres héros surgiront, d’autres mythes se créeront mais Abou Amar restera à jamais celui qui l’aura rendue à l’histoire. Le combat va continuer, l’Etat palestinien verra le jour mais il ne sera plus là pour voir s’en lever l’emblème. Ainsi va la vie.
La nouvelle a cueilli les lève-tôt à l’aube, ce jeudi 11 novembre. Elle ne surprit personne, attendue qu’elle était. Mais, même si on la savait imminente – la date des funérailles n’avait-elle pas déjà été arrêtée ? – c’est avec une immense émotion qu’elle est reçue. Le personnage n’était pas sans travers, des erreurs, il en avait commises, des déceptions, il en avait suscité mais il incarnait la Palestine avec tant de force qu’à l’heure de sa mort, pour des millions de Palestiniens et, au-delà d’eux, pour des millions de militants de leur cause à travers le monde, seul comptait ce fait.
Clamart, ce jour-là, à 16 heures. Il fait un froid de canard. La ruelle menant jusqu’à l’entrée de l’hôpital militaire Percy est noire de monde. La presse accapare le trottoir de gauche imposant à la foule des sympathisants de se confiner sur celui de droite. Un impressionnant dispositif médiatique a été mis en place. Sur plusieurs dizaines de mètres court une file ininterrompue de véhicules de télévision avec des cameramen qui jouent du coude. On aperçoit des stars du petit écran tel le présentateur vedette d’Al Jazira. Tout au long de ces jours d’agonie au cours desquels Abou Amar a livré son dernier combat, les journalistes du monde entier ont fait le pied de grue devant l’hôpital. Formidable victoire posthume pour celui qu’Israël avait tenté de faire sortir de la scène. Formidable victoire pour son peuple que cette présence en nombre qui témoigne de l’intérêt majeur accordé désormais à sa cause, lui dont on s’évertua à dénier jusqu’à l’existence. Faisant face à la presse, de l’autre côté de la rue, il y a donc cette multitude présente pour un dernier adieu. Tous les jours, des hommes et des femmes se sont succédé par dizaines devant l’hôpital pour témoigner de leur solidarité avec l’exilé de Ramallah. Sur les murs, ils ont scotché des papiers où ils lui disent leur respect, leur affection et leur soutien. Ils ont allumé des bougies et déposé des fleurs, espérant une dernière fois conjurer le sort. Mais l’inéluctable est survenu. Alors, ils ont accouru plus nombreux encore. Ils se sont pressés sur l’étroit trottoir, attentifs au moindre mouvement significatif. Quand un bourdonnement d’hélicoptère a rempli l’atmosphère, ce jeudi 11, en milieu d’après-midi, ils ont compris. Leurs yeux se sont levés vers le ciel et leurs bras se sont tendus. Slogans et youyous ont fusé, des yeux se sont embrumés et puis le silence est retombé. C’était fini, il était parti.
Beaucoup alors se sont dépêchés de rentrer chez eux pour retrouver sur le petit écran l’hélicoptère dont ils avaient guetté l’envol. Celui-ci était allé se poser à l’aéroport militaire de Villacoublay. Là, le cercueil recouvert des couleurs de la Palestine fut lentement descendu. Avant de l’embarquer sur l’avion présidentiel qui l’attendait, une cérémonie solennelle a été tenue en présence du premier ministre français. Et l’hymne palestinien a retenti pour celui à qui les honneurs étaient rendus non seulement en tant que leader mais en tant que chef d’Etat. Des honneurs qui, au-delà de l’homme, saluaient le peuple et faisaient être cet Etat pourtant toujours condamné à ne pas être. «Merci la France», devait déclarer plus tard un ministre palestinien en répétant sa phrase à trois reprises. Et de rajouter : «Jamais nous n’oublierons».
Avec la disparition de Yasser Arafat, une page se tourne. De quoi sera fait le lendemain des Palestiniens et de ce monde arabo-musulman en permanence dans la tourmente? Bien malin qui peut répondre. Demeure l’émotion de ce moment. Et ces images. Telles celles de cette foule éperdue de douleur s’emparant du cercueil de son chef, de ce cercueil tanguant comme un bateau ivre au-dessus des têtes, de ces hommes en armes pleurant à chaudes larmes. Ces autres aussi, sans âme, dont on se serait bien passé, ces funérailles «officielles et limitées», frappées d’interdiction pour la population. Qu’espérer des «siens» face à cela !
Paris, vendredi 12 à 18 heures. Devant la délégation de Palestine au coin de la rue de la Convention, des flambeaux brûlent dans la nuit. Ils sont plusieurs centaines, pour l’essentiel, des Français, à avoir répondu à l’appel de Solidarité France-Palestine pour ce dernier hommage. Venus là non parce qu’ils sont arabes et que cette cause est arabe mais parce qu’ils militent pour le droit et la justice. Les prises de parole se succèdent sous le regard ému d’une Leila Shahid aux traits tirés mais toujours combative. Parmi les représentants des différents mouvements présents, Liliane Cordoba, de l’Union des juifs pour la paix. Elle dit, la gorge nouée par l’émotion, ces simples mots : merci Yasser Arafat, merci, merci…
Merci à toi en effet Abou Amar. Merci pour le combat mené, merci d’avoir été celui qui accepta de troquer le fusil contre le rameau d’olivier. Tu peux reposer en paix, ta cause est la nôtre à tous