«Atbata a sidi, atbata a lalla»

Il faut appeler un chat un chat pour éviter toute confusion et donc tout gaspillage de temps. Le problème est que nous n’avons pas été éduqués dans cet esprit-là . Notre premier réflexe est de taire les choses susceptibles de causer du désagrément. Selon les circonstances,
on appellera cela politesse, hypocrisie ou manque de courage.

S avez-vous qu’ailleurs, c’est-à -dire hors de chez lui, le Marocain a bonne presse ? Hormis dans les aéroports o๠le passeport vert peut faire s’allumer une lampe rouge dans la tête du douanier, il est perçu par ceux qui ont eu à  le connaà®tre avec beaucoup de bienveillance. On apprécie sa gentillesse et son sens de l’hospitalité. Son sourire en particulier retient l’attention. C’est important un sourire. Il est comme le soleil, une source de chaleur pour les cÅ“urs. Mais comme le soleil également, il arrive, à  force de le recevoir, de ne plus le voir. Jusqu’au jour o๠il s’éteint. C’est là  que, brutalement, on réalise son importance car tout, alors, se teinte de gris. Pourquoi les gens du Nord affluent-ils vers le Sud si ce n’est parce que la grisaille asphyxie leur âme ? «La mort ambulante», disait quelqu’un en faisant référence à  un pays o๠l’atmosphère dans la rue est marquée par les visages fermés. Cette même personne, née au Maroc mais ayant émigré vers une autre contrée qu’elle a fait sienne par choix idéologique, évoque avec nostalgie «la chaleur humaine exceptionnelle» de son pays d’origine. S’inscrivant dans une logique comparative par rapport à  ce qu’elle eut ensuite à  connaà®tre, elle se remémore ses anciens compatriotes comme des gens mtabtin. Tbata ! Un terme quelque peu suranné et un peu décalé par rapport aux temps actuels. Mais pour cette personne, revenue pourtant depuis au Maroc, cette qualité continuerait à  caractériser fondamentalement les Marocains. C’est dire combien notre regard sur nous-mêmes n’est pas nécessairement celui que les autres portent sur nous. Viendrait-il à  l’idée de l’un d’entre nous de définir ceux qui l’entourent comme des gens mtabtin, donc sachant écouter et peser leurs mots, «li tay atiouk souabak ouy kabrou bik»… ? Il y a bien peu de chances à  cela ! Plus courante est la règle de la critique systématique du Maroc et des Marocains, occultant le fait que ce compatriote incendié à  longueur de journée, c’est également soi. Pourquoi sommes-nous ainsi à  nous vilipender à  longueur de temps ? La question mérite d’être posée. Dans cet exercice désormais généralisé, quelqu’un, du cru cette fois-ci, ne parle pas de tbata mais de confusion pour ce qui nous caractériserait. «Les Marocains sont confus, estime-t-il. Ils ne sont jamais clairs ni dans leurs propos ni dans leurs attitudes». Cette constatation ne manque pas de pertinence. Il est rare en effet que le fond d’une pensée s’exprime franchement. Les circonvolutions l’emportent sur l’option de la ligne droite. On vous dit une chose mais il n’est pas rare, pour ne pas dire fréquent, que vous vous retrouviez confronté à  son contraire. En clair, on n’appelle pas un chat un chat. D’aucuns argueraient du fait que Descartes n’est pas marocain, ce qui, soit dit en passant, n’a rien d’anormal. On peut dès lors émettre l’hypothèse suivante. La tbata à  laquelle il est fait référence ci-dessus renvoie à  une culture millénaire des relations humaines reposant sur un art subtil de la négociation. Or cette culture-là , o๠ce que l’on tait parle plus que ce que l’on dit, s’avère de moins en moins opérante dans un monde du «time is money». Quand le temps devient précieux, on ne peut plus se permettre de le perdre en subtilités indécodables pour un non-initié. Il faut effectivement nommer un chat un chat pour éviter toute confusion et donc tout gaspillage de temps. Le problème pour ce qui nous concerne est que nous n’avons pas été éduqués dans cet esprit-là . On ne sait pas aller droit au but. Le premier réflexe est de taire les choses susceptibles de causer du désagrément. Selon les circonstances – ou le point de vue-, on appellera cela politesse, hypocrisie ou manque de courage. Ce décalage entre des modes d’être encore marqués par des us immémoriaux et les nécessités du temps présent nourrit la propension à  la confusion. La tbata de nos parents et grands-parents a pris du plomb dans l’aile sans pour autant que le gain de temps et le souci de l’efficacité soient devenus nos bréviaires de vie. L’entre-deux perdure avec son lot d’incohérences et de contradictions. Reste une chose que l’on espère à  jamais intangible : le sourire, notre sourire, celui qui allume des soleils dans les âmes les plus tristes. Ne le perdons pas, c’est là  un cadeau du ciel que bien des nantis nous envient