«Alaach ouled’tini ?»

S’il est des diplômés chômeurs qui menacent de se suicider devant le Parlement faute d’un poste dans la fonction publique, il y a les autres, ceux que vous croisez à  Derb Ghalef, et dont la débrouillardise vous laisse pantois.
La particularité de l’époque que nous vivons
est justement dans cette juxtaposition de profils, de comportements et de situations paradoxaux.

Omar – on le nommera ainsi – n’est pas très âgé, la cinquantaine tout au plus. L’essentiel de sa vie, il l’a passé rue de Rabat, dans la vieille médina de Casablanca. Mieux connue comme la rue des bijoutiers de Bab Marrakech, la rue de Rabat a eu son temps de gloire dans les années 1960. Aux dires de Omar, elle était alors le temple de l’orfèvrerie marocaine. La nostalgie remplit la voix de notre homme quand il se remémore l’atmosphère joviale qui régnait dans le quartier, ces beignets partagés le matin en ouvrant boutique et ces chaises tirées sur le pas de la porte pour «taper la causette». Omar travaille au même endroit depuis le début, auprès d’un vieux juif – l’un des derniers Mohicans du lieu – qui lui a enseigné tout son savoir actuel. Quand on lui demande ce qui a changé ici, il vous répond d’un mot : «Tout». Sur ce qu’il pense de la génération actuelle, il se fait encore plus catégorique : «Tu ne peux pas la comprendre, ni elle te comprendre. Les jeunes, dit-il, impossible de savoir ce qu’ils ont dans la tête. Tu ne peux discuter avec eux que de foot et même là, ils ne sont pas disposés à t’entendre. Ils ne veulent qu’une chose : de la sape et de l’argent. Et bien sûr, émigrer. Ton fils, tu lui dis : “Vas travailler”. Il te répond : “Pourquoi ne m’as-tu pas fait de l’argent – ma dertilich el flous”. Mieux encore, il te dit : “Pourquoi m’as tu enfanté (alach ouled’tini) !”».
Cette question qui confronte un fils à son père relève de tout un registre de pensée, très révélateur des mentalités ambiantes. On la retrouve, déclinée sous une autre forme, dans l’interpellation faite par les diplômés chômeurs à l’Etat: «Pourquoi nous as-tu formé si c’est pour nous laisser dans cette situation !», lui demandent-ils, en filigrane, quand ils viennent battre le pavé devant le Parlement pour lui réclamer des emplois. Ce 31 mai, une de leurs associations a publié un communiqué annonçant l’intention de ses membres de procéder à un suicide collectif le 15 juin, si aucune mesure n’était prise pour répondre à leurs revendications. Ce n’est pas la première fois qu’une telle menace est proférée. En août 2004, ils furent quatre à la mettre à exécution en avalant de la citrine, un poison violent dont on ne les sauva qu’in extremis. C’est dire la réalité et la profondeur du désespoir dans lequel se débattent ces jeunes qui, dans l’obtention d’un diplôme, croyaient trouver le sésame de la mobilité sociale. Cependant – et c’est bien là le drame – si ce désespoir est tout à fait réel, l’attitude, elle, est à coté du réel. Elle relève d’une logique d’assistanat en décalage total avec le monde actuel. Elle ne correspond plus à rien, ni à ce qui se faisait hier, ni à ce qu’imposent les nécessités d’aujourd’hui. «Nos parents aussi ne nous ont pas laissé d’argent. Eux aussi n’avaient rien quand ils nous ont eus, s’exclame Omar. Mais hamdoulillah»! Et quand vous lui demandez si ce fils chômeur a des possibilités de travail, il vous rétorque : «II y a toujours quelque chose à faire. Cherche et tu trouveras. Si tu ne trouves pas aujourd’hui, tu trouveras demain». Pour lui, ce jeune ne veut rien faire : «Le métier (sanaâ), il ne l’apprend pas. Nous, nous nous sommes formés dans la correction (adab), le respect, l’écoute, le conseil (nasiha). Maintenant, tu ne peux pas ramener quelqu’un pour lui apprendre le métier. Si tu le fais, tu t’exposes à un tas de problèmes avec lui». L’impasse fondamentale des jeunes générations est qu’elles ont quitté l’univers fermé mais sécurisant de la tradition pour une modernité dont la complexité crée le désarroi. La promesse des diplômes ramenés de haute lutte à la maison, c’était justement de donner la clé de ce monde nouveau et d’offrir la possibililé de l’intégrer. Or, c’est là que le bât blesse, que l’Etat a failli. On a dispensé des savoirs mais on s’est abstenu de former les esprits, de développer l’agilité, la capacité et l’adaptabilité intellectuelles pour dealer avec les réalités nouvelles. Le jeune formé à l’enseignement moderne ne veut plus – et sans doute ne peut-il plus – apprendre la «sanaâ» mais, par ailleurs, il ne dispose pas pour autant des outils nécessaires pour saisir et faire avec la complexité environnante. Ceci étant, s’il est des diplômés chômeurs qui menacent de se suicider devant le Parlement faute d’un poste dans la fonction publique, il y a les autres, ceux que vous croisez à Derb Ghalef, et dont la débrouillardise vous laisse pantois d’admiration. La particularité de l’époque que nous vivons est justement dans cette juxtaposition de profils, de comportements et de situations paradoxaux. Mais ces chamboulements sociétaux ne sont pas le propre du Maroc.
Quand on voit comment, en France et aux Pays-Bas, on a voté sur la question de la Constitution européenne, comment le non triomphant a été porté par une coalition inimaginable d’irréductibles adversaires alors que le camp du oui réunissait tant des figures de la droite que de la gauche, on réalise à quel point les repères se brouillent. Et combien, face à ce monde devenu trop grand, trop ouvert, trop complexe, la pensée, parfois, est amenée à déclarer forfait