«Al Firdaous al mafqoud»

Saviez-vous qu’il fut un temps où les lieux de culte étaient également des espaces ouverts au savoir au-delà des confessions ? Qu’au nom de la science, les mosquées de Cordoue, de Séville ou de Fès accueillaient des professeurs qui dispensaient leur enseignement à un public composé indistinctement de musulmans, de juifs et de chrétiens ? Les frontières alors se dressaient non pas entre le porteur de cette foi et celui de cette autre mais entre la connaissance et l’ignorance, entre la sensibilité et l’insensibilité poétique, entre la communion dans les valeurs spirituelles et morales et le mépris de ces dernières.

L’anecdote suivante, rapportée par l’historien Hamid Triki, illustre de manière éloquente le type de relations qui prévalait alors entre les individus. Elle est extraite de la biographie qu’Ibn Saïd, poète musulman, consacre à son ami Ibn Sahl, poète également mais juif, dont la conversion à l’islam était sujette à suspicion. Cela se passait à Séville, en 1220. «C’était, témoigne Ibn Saïd, au temps où l’ombre bienfaisante de la jeunesse nous enveloppait tous deux. La vie alors avait un goût de sève. La paix et le salut régnaient sur le monde». Dialogue entre les deux amis.

– «Par les liens sacrés qui nous unissent, interroge Ibn Saïd, dis-moi quel crédit accorder à la rumeur au sujet de ta conversion ?»
Et Ibn Sahl de répondre :
– «Aux hommes ce qui est apparent, à Dieu ce qui est caché.»

Ibn Saïd ajoute :
– «J’ai décidé alors de mettre fin à cette discussion.» Puis il conclut sa narration, nous raconte Hamid Triki, en formulant le vœu de retrouver son ami au Paradis. L’historien note également que la réponse d’Ibn Sahl, bien qu’équivoque, ne porta nullement ombrage à sa destinée de poète au regard des musulmans.

Ce temps, auquel il est fait allusion ici, est celui dont le monde arabe conserve une nostalgie lancinante et qu’il qualifie de «firdaous al mafqoud», le «paradis perdu». On aura nommé, vous l’aurez compris, l’époque andalouse, cette époque à laquelle, nous autres Maghrébins, devons le meilleur de notre histoire. Une rencontre, organisée en ce mois de mars par les dames de l’International Inner club de Casablanca Mers-Sultan, a réuni historiens et poètes, penseurs et artistes autour de ce legs d’Al Andalous au patrimoine culturel marocain.

Le ton général fut à l’émerveillement devant la fécondité intellectuelle et artistique de ce que le spécialiste d’Ibn Khaldun, Abdeslam Cheddadi, appela joliment «l’efflorescence andalouse». Mais il fut aussi à la mélancolie, alimentée par cette question sur laquelle on bute inlassablement : «Pourquoi ce qui fut a-t-il cessé d’être, pourquoi cette civilisation arabe qui sut à la fois magnifier le cœur et sublimer la raison a-t-elle si brutalement décroché du firmament?» En cet âge d’or, la langue arabe se posait comme la langue par excellence de la culture.

Maintenant, quand un étranger parle arabe, on applaudit la prouesse ! Hier, la sphère arabo-musulmane était porteuse de lumières et de progrès, aujourd’hui, on l’associe à obscurantisme et régression. Depuis le temps qu’elle dure, cette réalité a fait l’objet des analyses les plus pointues et les plus divergentes. Il est cependant un constat sur lequel tout le monde s’accorde, à savoir que le dialogue des cultures constitue un ferment formidable à la créativité intellectuelle et artistique et que c’est celui-là qui fit la richesse du temps andalou. Des guerres successives opposèrent chrétiens et musulmans et l’Inquisition boucla en autodafé la parenthèse musulmane sur la péninsule ibérique mais cela n’enlève rien au fait que, pendant sept siècles, il y eut une formidable coexistence entre juifs, chrétiens et musulmans. Pour reprendre la belle affirmation d’Aragon, «on n’a jamais songé dans Grenade étendre un moucharabieh entre Ismaël et Israël».

La foi, si elle ancrait chacun dans sa communauté, ne posait pas l’Autre, parce que son dogme différait, en ennemi. Le partage d’une même langue, l’arabe, et d’un patrimoine culturel commun, que ce soit dans la musique ou dans la poésie, créait la fraternité au-delà de la différence religieuse. Dans nos contrées, nous n’en sommes plus là, malheureusement. Or la clôture sur soi est le pire châtiment qu’un individu ou une société puisse s’administrer : à terme, il signifie dégénérescence et décadence. Prenons les groupes humains qui pratiquent une endogamie stricte. Au bout d’un certain temps, on assiste à une multiplication des maladies mentales et physiques en leur sein. Le XXe siècle a été marqué par la montée des nationalismes. Les luttes pour les indépendances ont fait de ces derniers l’idéologie dominante.

Du coup, une notion comme «cosmopolitisme» s’est vue frappée du plus grand discrédit. Pourtant, de quelle richesse humaine et culturelle les espaces cosmopolites furent et sont toujours porteurs. Smyrne ou Alexandrie hier, Paris ou New York aujourd’hui. Sans porter le regard aussi loin, il suffit de se remémorer Tanger quand elle était ville internationale. Certes, objectera-t-on avec raison, ce temps-là, pour nous, fut aussi celui de la mainmise coloniale et on ne saurait le regretter. Mais repenser le lien social en ce qu’il intègre la différence, concevoir l’identité en tant que multiplicité des appartenances, réinventer en quelque sorte un rapport à soi et à autrui qui soit fondé sur l’ouverture et non sur la peur viscérale de se dissoudre, c’est dans cette voie-là qu’il serait bon d’engager ses pas si l’on aspire à un avenir à la hauteur du «firdaous al mafqoud»