«A star is morne»

Le Festival du Film de Marrakech est un acquis qu’il s’agit de préserver et de promouvoir pour le bien de notre cinéma. Ceux qui ne l’ont pas compris ainsi que les quelques saltimbanques en mal de gloire et de bouffe et la demi-douzaine de journaleux promus reporters culturels de choc par leur rédaction devraient méditer la citation de Rabindranâth Tagore : « J’ai reçu mon invitation au festival du monde, et j’ai joué tant que j’ai pu».

Comme le 4e Festival international du film de Marrakech a clôturé ses manifestations avec un grand film indien, on va ouvrir cette chronique par une citation du poète et sage du même pays, Rabindranâth Tagore, qui disait : «J’ai reçu mon invitation au festival du monde, et j’ai joué tant que j’ai pu.» Avouez que cette déclaration a plus de gueule que certaines lamentations lues ou entendues, çà et là, au sujet de la participation de certains artistes invités et logés – petit-déjeuner compris mais pas les autres repas -, lors du Festival international du film de Marrakech. On a tenu à préciser le «petit-déj» parce qu’il a souvent été au centre des récriminations et plaintes enregistrées auprès de quelques cinéastes ou acteurs. Ces lamentations d’ordre alimentaire, ajoutées à d’autres attentes non satisfaites par les organisateurs, selon les plaignants, n’ont pas manqué de faire rire ceux qui connaissent le kharroub de leur pays et qui ont fréquenté, accompagné et subi, des années durant, l’ego porté en bandoulière de quelques artistana. L’artistana ( l’artiste-moi, ou moi l’artiste) est un qualificatif inventé par notre cher et regretté Saïd Seddiki dans une de ces fameuses chroniques d’humeur dont il gratifiait la une du quotidien AlMaghrib des années 80. Il s’agit de quelques spécimens du monde de l’art et du spectacle qui se sont autoproclamés artistes de génie et le faisaient savoir sur les terrasses des cafés. Allure faussement négligée et sac en bandoulière, ils arboraient cet air entendu fait d’un mélange d’arrogance et d’un besoin de reconnaissance. Cette dernière est le moteur et la drogue de la star, plus ou moins confirmée ou autoproclamée. Plus que le mot en arabe al iîtiraf, le mot «reconnaissance» en français traduit parfaitement l’état d’esprit de cette catégorie de l’humanité : connaître et reconnaître la personne et lui être reconnaissant. En deux mots : respect total.
Il est certain que cet état d’esprit est universel mais au Maroc ce besoin de reconnaissance prend des proportions psychodramatiques sinon psychotiques. Tout d’abord, à partir d’un certain âge, chaque artiste exige qu’un vibrant hommage lui soit rendu. On a même entendu tel artiste crier lors d’une cérémonie rendant justement un hommage à un collègue : «Et moi et moi, karmouni («hommagez»-moi) de mon vivant !» Aux dernières nouvelles, il est toujours en vie et n’a pas reçu moins d’une dizaine d’hommages. Et c’est ainsi que ces cérémonies interminables et onctueusement élogieuses sont devenues une séquence obligatoire dans chaque manifestation.
Dans le monde de l’audiovisuel et du cinéma en particulier, le besoin de reconnaissance est quasi vital. A Marrakech, il a donné lieu à des réactions dont il vaut mieux rire tant elles dépassent l’entendement. Cet acteur à double nationalité et sur le retour dans tous les sens du mot, qui ne cesse de se plaindre à qui veut l’entendre qu’il se sent exilé dans son pays. Comme il a deux pays, son exil doit être immense. Et cet autre artiste local qui dénonce le parti pris des photographes étrangers qui ne «shootent» que les vedettes internationales. Bref, on en a vu et entendu de bien belles car, toujours, la réalité dépassera la fiction. Alors restons chez les gens de la fiction qui parlent de leur réalité avec cette définition du cinéma selon une actrice qui sait de quoi elle parle, Demi Moore, l’ «ex» de Bruce Willis : «Le cinéma est une seconde nature, c’est moi devant autrui.»
Maintenant, un mot sur le Festival international du film de Marrakech qui n’en est qu’à sa quatrième année. Cette manifestation est un acquis qu’il s’agit de préserver et de promouvoir pour le bien de notre cinéma et de nos cinéastes. Ceux qui n’ont pas compris cela ou pensent comme le célèbre critique des Cahiers du cinéma, André Bazin, qui a écrit, dans un tout autre contexte : «Il n’est bon festival sans scandale» ; tous ceux-là ainsi que les quelques saltimbanques en mal de gloire et de bouffe et la demi-douzaine de journaleux promus reporters culturels de choc par leur rédaction devraient méditer la citation de Tagore susmentionnée. Quant à ceux qui pensent qu’il vaut mieux en rire, on a celle de Pierre Daninos extraite de son livre Vacances à tout prix : «Avant on allait plutôt au cinéma pour voir un film. Aujourd’hui, il semble qu’on y aille pour manger»