«A l’ombre de Lalla Chafia»

Il a grandi dans une nouala au fin fond de la montagne. A l’âge où les enfants prennent le chemin de l’école, il courait derrière les chèvres de son père qu’il emmenait au pâturage à travers des chemins escarpés. N’eût été sa mère, une Espagnole qui veillait au grain, peut-être n’aurait-il jamais ouvert un livre de sa vie. Peut-être serait-il à jamais resté ce petit berger analphabète qui rêvait devant l’immensité du ciel et dont l’univers s’arrêtait aux limites de son hameau ?

Ce ne fut pas le cas, bien au contraire. Quand il se décilla, le regard de Driss Bouissef Rekab, né à Tétouan en 1947, le porta loin, si loin que son destin en prit un tour imprévisible, l’exposant à la richesse de la découverte, à l’exaltation de l’utopie mais également au dard brûlant de la souffrance physique et morale. Comme le bon vin, certains livres acquièrent une teneur particulière avec le temps. A l’ombre de Lalla Chafia, de Driss Bouissef Rekab, est de ceux-là. Paru à Paris en 1989 aux éditions l’Harmattan, cet ouvrage a été écrit de l’intérieur même de la prison de Kénitra où son auteur bouclait sa treizième année d’enfermement. C’est le premier livre à raconter la férocité de la répression dont furent l’objet des jeunes idéalistes qui commirent le crime de contester le régime en exerçant leur seule liberté de pensée.

Par la suite, d’autres témoignages, dont le bouleversant Tazmamart, cellule 10 de Ahmed Marzouki, sont parus, révélant au grand jour les exactions commises au cours des années de plomb, cette page sombre de l’histoire contemporaine marocaine. Avec l’IER et les auditions publiques organisées sous son égide, la prise de parole a pris une dimension encore plus large, achevant de briser définitivement le silence sur ces temps-là. En décidant d’acheter les droits du livre de Bouissef et de procéder à sa coédition pour le mettre à la portée du lecteur marocain, les Editions Tarik ont fait oeuvre d’utilité publique. A l’ombre de Lalla Chafia présente en effet cette particularité de ne pas seulement relater les souffrances d’un homme livré aux mains de ses tortionnaires et jeté au fond d’une geôle. Il est certes question de cela et ce type de lecture ne laisse pas indemne, mais l’essentiel est ailleurs.

Dans une première partie, écrite avec une sincérité émouvante et un humour parfois des plus caustiques,Driss Bouissef nous raconte comment le fils d’une Espagnole et d’un vétéran marocain de l’armée de Franco, un garçon qui, dans une vie antérieure gardait les chèvres et courait pieds nus dans les décharges publiques, s’est retrouvé à écrire avec d’autres compagnons d’infortune une page signifiante de l’histoire du pays. Son procès fut de ceux qui décapitèrent tout un pan de la jeunesse marocaine, l’envoyant croupir en prison pour des décennies. Pour un poème écrit ou un tract distribué, les peines les plus hallucinantes furent prononcées. 128 inculpés y écopèrent en tout de 30 siècles de prison !

Alors qu’il pensait être libéré,Driss Bouissef Rekab se vit condamné à 20 ans de prison : il en avait alors vingt-six. En prononçant de telles condamnations à l’encontre de militants dont la contestation du pouvoir ne s’était jamais traduite par de quelconques actes de violence, l’objectif du régime était clair : semer la terreur dans le coeur des gens de manière à couper l’envie à quiconque de se mêler de politique. Il y réussit si bien qu’il vida les AG (assemblées générales) et remplit… les mosquées. On sait aujourd’hui où cela a mené. Pour en revenir au livre de Bouissef, celui-ci a l’immense mérite de nous faire revivre ce temps, pas si lointain, où l’on vibrait au son de l’Internationale.

A travers l’itinéraire du jeune homme qu’il fut, on constate tout d’abord la formidable mobilité sociale prévalant alors. Son origine modeste n’a pas empêché Driss d’achever sa scolarité ni de partir étudier à l’étranger, se frottant ainsi à une culture différente et s’ouvrant à d’autres horizons de pensée. On retrouve l’atmosphère libertaire de l’après-Mai 68. Les idéaux de fraternité, de justice et d’égalité portés alors par les jeunes du monde entier. L’amour au-delà des différences culturelles et sociales.

Dans le même temps, on note que la générosité des sentiments n’empêchait pas les approches totalitaires, les attitudes sectaires et surtout la propension à poser sa vérité comme la seule valable. Des dérives qui ne sont pas sans nous renvoyer à ce que l’on relève au niveau des errements de la jeunesse actuelle. Cependant, si la fougue est similaire, de même que la soif d’absolu et de justice, il est un plan sur lequel toute comparaison s’arrête : celui du rapport à l’altérité. Dans la génération précédente, pour une bonne part formée intellectuellement et politiquement dans des sociétés démocratiques, il y avait une place pour la différence. On se colletait avec dans les «restos U» ou dans les cafés où l’on refaisait le monde.

Dans les AG politiques, on se prenait à la gorge mais on y entendait le point de vue de l’autre. Mieux, on s’éduquait à l’entendre. Cet apprentissage-là, malheureusement, n’a plus cours. A l’ombre de Lalla Chafia revient sur le rêve dégrisé d’une génération aux luttes de laquelle on doit une grande part des acquis actuels. A lire absolument comme antidote contre le défaitisme. Un antidote des plus indispensables avec les temps qui courent.