A titre d’exemple

Le titre est ce qui donne d’emblée envie de lire, d’aller plus loin ou d’en savoir plus. il arrive aussi que l’on s’en contente lorsqu’on est un lecteur pressé ou un zappeur de la presse. c’est donc une sorte de vitrine qui présente au chaland le produit en vente et l’invite à  l’intérieur.

Dans une de ses rubriques d’auto flagellation relativement hebdomadaire, la médiatrice du quotidien français Le Monde, Véronique Maurus, a posé le problème du titre et de son importance dans un article de journal. Confessant que son quotidien est resté dans la tradition des titres à rallonge, plus informatifs qu’incitatifs, la médiatrice reconnaît à son concurrent du matin, Libération, un certain avantage et non des moindres. Titrer, écrit-elle dès l’entame de la chronique, est un art. Un art subtil qui exige concision, précision, esprit de synthèse mais aussi imagination et même une pointe de créativité. Bref, un talent particulier, que le jargon professionnel nomme «sens du titre». C’est vrai que certains journaux, comme Libération, ont des «titreurs» spécialisés, «virtuoses du raccourci et du mot juste».

Il est vrai que le titre est ce qui donne d’emblée envie de lire, d’aller plus loin ou d’en savoir plus. Il arrive aussi que l’on s’en contente lorsqu’on est un lecteur pressé ou un zappeur de la presse. C’est donc une sorte de vitrine qui présente au chaland le produit en vente et l’invite à l’intérieur. Encore faut-il que ce titre résumât intelligemment l’information présentée. Il y aurait alors deux tendances dans l’art de titrer : celle qui accroche et celle qui risque de dissuader. Il en est une autre : c’est celle qui racole, mais c’est un autre débat et aucune presse de par le monde n’y échappe, car les médias en général en sont à courir derrière l’audience et à y mettre tous les moyens. Les temps sont durs pour tous et les journaux partout à travers le monde sont à la peine, menacés qu’ils sont par d’autres moyens d’information mondialisés et de plus en plus gratuits. Le vénérable quotidien français du soir en sait quelque chose ces derniers temps après l’acceptation, vendredi dernier, de l’offre de recapitalisation faite par un «trio» composé de Pierre Bergé, Mathieu Pigasse et Xavier Niels. Ce ne sera certes pas le règne d’un triumvirat, car l’entreprise fondée par Hubert Beuve-Méry dispose de quelques garde-fous et des sentinelles vigilantes de la société des rédacteurs, mais l’argent étant le  nerf de la guerre, on doit le prendre où et comme on peut.

Mais il n’y a pas que Le Monde sur terre, n’est-ce pas? Chez nous, on parle si peu de nos entreprises de presse qu’on les croirait ointes aussi de cette sainte huile nommée sacralité que les journaux ont tant pourfendue. Aurait-on à notre insu  remplacé une ligne rouge par une autre ? A propos de couleurs en politique, permettez cette petite digression. Elles sont comment déjà les lignes, jaunes ou rouges? Je n’ai jamais su. Avant c’était plus clair, si l’on ose dire : les rouges étais des cocos, les jaunes des casseurs de grève et les bleus des crétins.

Aujourd’hui, on s’emmêle les pinceaux dans le spectre des couleurs et devant tant de caméléons qui déteignent au passage du train des vanités on ne peut que donner sa langue au chat. Mais revenons aux titres car c’est cela qui fait lire et vendre, dit-on. Nous appelions cet exercice périlleux de la «titraille». Et allez faire de l’art lorsqu’on devait titrer sur telle information, tel discours ou tel événement même lorsqu’il s’agissait d’un journal de l’opposition. Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas soupçonner. Etre journaliste en ce temps-là, ce n’était pas la bohème, mais le problème. Exercer ce métier improbable ne menait pas à tout comme disait Beuve-Méry. Il menait inéluctablement soit au bistrot, soit en prison, ou alors du bistrot à la prison et vice versa pour ceux qui auront versé dans le vice. Et pourtant, ce véritable art du titre, ce sens de la titraille qui doit vous faire passer entre les gouttes sans pour autant traverser dans les clous, certains l’on acquis de haute lutte en ces temps de furie, de fureur et de plomb, dans des conditions extrêmes et sans en tirer ni gloire ni argent ; sans prendre ni position ni posture. C’est pour ceux-là que l’on a une pensée émue lorsqu’on lit ou entend ces gémissements sur «mihnat al mataîb » (métier des difficultés) poussés par ceux qui pensent plus à titres d’honneur,  titres de porteurs et «titrisation» que sens et art du titre. Pourtant, en matière d’entreprise de presse, nous sommes encore ici au stade du miroir, pour ne pas dire autre chose. L’enfance de l’ère démocratique a épousé rapidement l’enfance de l’art médiatique dans des noces précoces et barbares. Et comme dirait l’autre : «Qui épouse l’air de son temps, sera tôt fait veuf».

Concluons comme on a commencé par le sens du titre et par celui d’un ouvrage du physicien et prix Nobel Pierre-Gilles de Gennes dont la teneur de l’intitulé est à méditer par tous ceux qui bricolent dans l’incertain : «Ce n’est pas en perfectionnant la bougie que l’on invente l’électricité».