A titre d’exemple

Il faut vivre avec son temps, disent les gens qui se veulent de bon conseil. En ces temps médiocres, c’est fou ce que l’on entend comme conseils pour épouser l’esprit de son époque. A ce propos, je ne sais qui avait trouvé cette belle et décapante formule : «Quiconque épouse l’esprit de son temps sera tôt fait veuf.»

LU. «Qu’est-ce qu’il y avait quand il n’y avait pas encore quelque chose, quand il n’y avait rien ? A cette question, les Grecs ont répondu par des récits et des mythes.» Ainsi commence L’Univers, les dieux, les hommes(*), un livre court et éblouissant de Jean Pierre Vernant, spécialiste de la mythologie et professeur au Collège de France, décédé il y a peu. L’ouvrage se lit bien et vite, comme un roman des origines raconté à son petit-fils par un homme arrivé à un âge certain et doté d’une grande érudition. L’auteur nous précise, dès l’introduction, que son ouvrage est le fruit d’une expérience familiale. En effet, lorsqu’il recevait son petit-fils pendant les vacances, celui-ci lui demandait de raconter une histoire. Comme le vieux chercheur de mythes grecs était englouti sous les antiques légendes et récits, il s’est mis à raconter ce qu’il connaissait le mieux. Plusieurs années plus tard, il décida de garder le ton et le rythme de l’oralité du conte en rédigeant ces récits grecs des origines publiés aujourd’hui dans la collection «Point-Essais». Le texte est prolongé d’un glossaire assez exhaustif qui va de A comme Achille à Z comme Zeus. On y croise bien entendu Ulysse et toutes les grandes péripéties de son long voyage ainsi que d’autres récits et personnages qui peuplent cette belle et immense mythologie grecque qui a façonné l’imaginaire et la culture de l’humanité. Et lorsqu’un chercheur aussi érudit se transforme en simple conteur, le bonheur de lire est garanti.

ENTENDU. C’est une chanson qui n’a pas de titre. Un refrain dont on a oublié les mots. Juste un souvenir et cette douce sensation qui vous traverse comme un rayon de soleil perçant l’eau claire d’un ruisseau qui chante. Le trouble s’installe parfois dans cet indicible état de souvenance où la mémoire vacille et refuse de se livrer. Elle se joue de nos souvenirs. Elle nous égare. Mais, bonne fille, toujours elle nous revient. Et voilà que le refrain, ses mots oubliés et le titre de la chanson se mettent en ordre pour tisser et restituer un souvenir, un visage, une voix, une tranche de vie. Un passé simple mais composé de chants, de danses et de rythmes divers, lents ou endiablés.
C’était au temps où les chansons étaient autant de jalons dans une vie. Les mots avaient un sens, la musique une mélodie et le chanteur une voix. On passait sans transition de la chanson marocaine populaire à celle qui nous venait du Machreq ; de la variété française et anglaise à la chanson à thème. De Fouiteh à Abdelwahab ou de ce dernier à Bouchaïb El Bidaoui ; de Farid Al Atrach à Adamo et de «Tombe la neige» au «Plat pays» ; de «Ach ddani, waâlach m’chit» de S’mail Ahmed à «Let it be» des Beatles ou «Times they are changing» de Bob Dylan. Ecrire cela aujourd’hui, c’est prendre le risque de passer pour un vieux con qui se lamente sur un temps révolu et une musique vermoulue mangée par les mythes du passé. Il faut vivre avec son temps, disent les gens qui se veulent de bon conseil. Il faut se mettre au goût du jour, insistent ceux qui se croient plus avisés. En ces temps médiocres, c’est fou ce que l’on entend comme conseils pour épouser l’esprit, si l’on peut dire, de son époque. A ce propos, je ne sais qui avait trouvé cette belle et décapante formule : «Quiconque épouse l’esprit de son temps sera tôt fait veuf.»

VU. Certains films portent des titres qui ne veulent rien dire ou si peu. On le constate souvent lorsqu’il s’agit de films américains dont les titres en français ont été traduits, plus pour accrocher que pour restituer le sens de l’original. Il faut dire que rien n’est plus difficile à trouver qu’un bon titre de film. Mais, très souvent, lorsque le film est réussi, tout le monde va trouver le titre génial. Comme quoi, dans la création comme pour certaines fonctions, ce n’est pas le titre qui fait le talent ou la compétence, c’est ce qu’on met dedans. Cependant, il y a aussi des exceptions lorsqu’un bon titre rencontre un bon film. Tenez, par exemple, le dernier film d’Agnès Jaoui coécrit avec son bougon d’ex- compagnon grognon, Jean-Pierre Bacri : Parlez-moi de la pluie. C’est un bon film qui raconte par petites touches le désarroi d’un couple désarticulé, la faiblesse d’un documentariste raté et la fragilité d’une wonderwoman aux prises avec son passé ; le tout sur fond d’un autre passé colonial et mal assumé et de révolte souterraine d’un jeune Arabe bien campé par un Jamel Debbouze transfiguré et qui a laissé tomber tout son registre de comique de la cité. Un bon petit film sans prétention et où l’on ne parle ni de la pluie ni du beau temps, mais de la tendresse, des failles, des faiblesses et des petits riens de la vie et des gens.

(*)Points éd., collection «Points Essais», octobre 206.