A star is borgne

Aouita n’a pas eu de bol, vu qu’il courait avant le numérique, les journaux en couleurs et les sponsors en concurrence. Et comme il était par ailleurs une grande gueule, élevé dans le code de l’honneur et de la dignité, on lui a fait comprendre qu’il fallait courir sous d’autres cieux.

Je ne sais pas qui a dit que «ce n’est pas la star qui fait l’audience, c’est l’audience qui fait la star». Qu’importe, mais c’est sans doute quelqu’un qui a bien bossé la question. D’ailleurs on n’a qu’à  voir le succès des gens qui font de la téléréalité pour confirmer ce nouvel adage. Il reste que l’on est toujours partagé sur cette notion de star dans un pays comme le nôtre. Rappelons entre parenthèses que «Le Nôtre» est une marque déposée et que c’est une star dans le paysagisme comme dans la friandise. Alors, comment être star ici et maintenant ? Certains ont tout essayé : les lunettes noires, les grosses voitures, et le chien de race, un chihuahua par exemple. Rien n’y fait : tout le monde porte des lunettes noires signées à  trois balles, roule en 4×4 ; alors que le chihuahua et autres caniches se font aboyer dessus par des clebs sans collier, sans maà®tre et sans domicile fixe. Pourtant, s’il y a un pays qui a vraiment besoin de stars, c’est bien celui-ci, qui a déjà  épuisé le coureur El Guerrouj après Aouita. Rappelons que ce dernier n’a pas eu de bol, vu qu’il courait avant le numérique, les journaux en couleurs et les sponsors en concurrence. Et comme il était, par ailleurs, une grande gueule, élevé dans le code de l’honneur et de la dignité des quartiers populaires de Fès et de Kénitra, on lui a fait comprendre qu’il fallait courir sous d’autres cieux. Aux dernières nouvelles, il officie à  Al Jazira comme consultant sportif. C’est mieux que de peigner la girafe, mais une étoile est tombée de si haut. El Guerrouj, lui, avec sa gueule d’enfant étonné, est lisse comme un consensus. II traverse dans les clous. Et comme c’est un grand champion et qu’il est verni, il est tombé pile poil avec la montée en puissance de l’athlétisme spectacle et de la publicité au Maroc mais aussi l’arrivée du numérique gratos et des bouquets fabor. Résultat: il est en boucle sur toutes les chaà®nes, sur les plateaux des JT et dans les magasines d’info. Propre sur lui, les mains toujours jointes en prière, une génuflexion sur le tartan après chaque victoire et des hamdoulillah et inchallah à  chaque déclaration à  la presse. Il arbore tarbouch, babouches et djellaba à  Monte-Carlo au milieu d’autres champions en smoking et nÅ“ud pap. Bref, le gendre idéal : bel enfant plein aux as qui ne boit ni ne fume et qui prie. Mais a-t-on bien exploité ce filon dans les milieux du marketing et des faiseurs de stars? Visiblement non. La preuve: aux dernières compétitions du championnat mondial d’athlétisme d’Helsinki, El Guerrouj, simple spectateur dans les tribunes, était encore plus absent que sur la piste. Une nouvelle étoile filait vers la gloire : fabrication marocaine sous emballage du Bahreà¯n, sa double et méritoire performance avait malgré tout un goût frelaté. Décidément, on a beau faire, les stars du sport ne font pas rêver. Alors, est-ce à  dire qu’il n’est de véritables stars que dans la chanson et le cinéma ? Dans ce cas, il va falloir attendre ou se contenter de ce qu’on a sous la main. Cependant dans la presse, au retour des vacances, voilà  que l’on peut lire dans le quotidien Assabah ce titre relégué en page trois et dont la teneur relève, en effet, du fait divers: «Daoudi embarrasse les forces de sécurité au festival d’Al Aà¯ta». Il s’agit en fait d’un compte rendu emberlificoté de l’envoyée spéciale du journal à  Safi o๠se sont produits différents groupes de la chanson populaire du terroir, dans le cadre d’un festival dédié à  ce genre dit al aà¯ta. Quant au dénommé Daoudi, objet du délit mentionné par le titre de l’article, il n’est autre que la star adulée de la chanson populaire Abdallah Daoudi qui n’a besoin ni de télé ni de Voici ni de Gala pour drainer les foules dans ces concerts et les fêtes qu’il anime. Selon l’envoyée spéciale du journal, la présence de Daoudi, en plus d’avoir mobilisé les forces de l’ordre pour lui frayer un passage au milieu d’une foule en délire, fait souvent de l’ombre à  n’importe quelle autre vedette de la chanson populaire. La dernière victime en date n’est autre que Ould Kaddour, dont la foule avait réclamé qu’il dégageât la scène pour laisser chanter Daoudi. L’histoire ne dit pas si Ould Kaddour, blessé dans son amour propre, a cassé une ou deux taârija et éborgné Daoudi. Enfin, ce qui est curieux avec ces chanteurs, génération spontanée de stars et vedettes adulées de l’économie informelle de notre showbiz que nulle télé et nul magazine n’ont contribué à  promouvoir, c’est qu’ils ont des noms qui évoquent des joueurs de foot qui ont fait chavirer d’autres foules : les Ould Kaddour, Ould Aà¯cha, Daoudi, Settati, Ould M’barek, stars d’une époque révolue, ni filmée, ni sponsorisée, mais tout simplement des mythes à  dimension humaine, incrustés dans une mémoire en noir et blanc, comme les vedettes d’un très beau film du cinéma muet…