A qui la faute ?

Comment le mérite, la bonne éducation et le savoir se sont-ils
fait éclipser par la seule richesse matérielle ? Grande question
qui ne manque pas d’interpeller sur la responsabilité
des classes possédantes du pays.

Malika n’est pas sociologue. C’est une couturière qui travaille dur pour gagner sa vie. Elle tient avec sa sœur un petit atelier juste au-dessus d’un marché de légumes. Les deux jeunes femmes, la trentaine, sont très appréciées de leur clientèle. Leur travail est bien fini et leurs prix corrects. Malika porte le voile mais son abord est si affable qu’on ne s’y arrête pas. Pour prendre le pouls de la société, rien ne vaut ces petits échanges informels partagés au gré des rencontres. Ici le boucher, là le marchand de pain ou encore le buraliste du coin, chacun à sa manière et avec ses mots vous instruit sur la réalité environnante. Ainsi en a-t-il été avec Malika. Nous disions donc que celle-ci n’était pas sociologue. La pertinence de son regard vaut cependant nombre de doctes analyses. Il a ainsi été question de mendicité avec elle. La jeune femme est catégorique: les gens ne veulent pas travailler. Ils préfèrent tendre la main que peiner au labeur. Cela leur rapporte plus. Elle-même en a fait l’expérience. Longtemps, Malika a cherché une apprentie pour l’aider dans ses travaux de couture. En contrepartie, elle se proposait de la former tout en lui allouant une petite rétribution. Mais il lui a été impossible de trouver quelqu’un, aucune jeune fille n’entendant se contenter d’un salaire modique, même dans la perspective d’acquérir un métier.

On en arrive bien sûr à parler de l’autre fléau problématique de la prostitution. «On nous appelle maintenant la “petite Thaïlande”», se désole Malika. Elle se remémore la période du lycée et le comportement de certaines de ses camarades de classe. «Nos parents n’avaient pas de grands moyens, se souvient-elle. Ma sœur et moi, nous étions vêtues proprement mais modestement. Par contre, il y avait avec nous des filles qui s’habillaient à la dernière mode et revenaient à chaque fois avec de nouveaux bijoux. Pourtant, elles vivaient dans des taudis. Il fallait se pincer le nez quand on passait par leur quartier». Plus choquant encore pour Malika était le silence des parents. «Ils ne pouvaient pas ignorer le manège de leurs filles. Celles-ci en étaient au stade où elles se prenaient totalement en charge. Parfois même, elles faisaient le marché pour la maison. Et personne ne leur demandait d’où leur venait l’argent !». Malgré son voile, Malika ne se pose pas en juge de ses anciennes camarades. Car, à ses yeux, s’il y a un responsable à montrer du doigt, c’est d’abord la société. Notre société et la place qu’elle accorde à l’argent. «Aujourd’hui, nous ne respectons une personne que si elle est bien habillée, a une belle voiture, vit dans une belle maison. Il peut s’agir d’un malfrat, nous le recevrons avec tous les égards parce que cela nous honore de fréquenter quelqu’un de riche». Du coup, explique-t-elle, tout le monde veut gagner de l’argent, même si c’est à n’importe quel prix. On prend des crédits, on s’endette et on peut aussi voler et se prostituer. Ce fait, devenu fait de société, perturbe plus d’une conscience.

Allant dans le même sens, ce témoignage d’un chauffeur de taxi. Celui-ci raconte son émoi devant le propos suivant, tenu un jour par l’un de ses clients. «Haram limaykounch andou el flous (un péché que de ne pas avoir d’argent)», lui a-t-il été dit sans ambages. Pire encore. Son interlocuteur a même argué que, si besoin était, il ne fallait pas hésiter à mettre mère et fille sur le marché! Notre homme en fut si choqué qu’il faillit laisser l’intéressé au milieu de la route ! Cela se comprend. Associer la notion religieuse de haram à la non-possession d’argent est d’une portée symbolique énorme. Tout comme l’annihilation de la dimension de l’honneur, traditionnellement liée à la «pureté» de la femme. On assiste à un renversement des valeurs et à un déplacement de sens des plus déstabilisants. D’une vision du monde construite autour des notions de aâr, de aârad ou de horma, on passe à un cynisme total. Comment en est-on arrivé là?

Comment le mérite, la bonne éducation et le savoir se sont-ils fait éclipser par la seule richesse matérielle ? Grande question qui ne manque pas d’interpeller sur la responsabilité des classes possédantes du pays. On a beau jeu de s’indigner du manque de savoir-vivre qui se généralise, de l’arrivisme, de la cupidité grandissante, mais à qui la faute ? Une loi naturelle veut que ceux qui sont au bas de la pyramide sociale plaquent leurs comportements sur ceux qui sont en haut. Il se trouve malheureusement que l’exemple offert aux premiers par les seconds ne brille guère par ses qualités. Il n’est plus – et depuis longtemps – le meilleur modèle qui puisse être offert.