A quand un rituel du sacrifice sur le mode symbolique ?

La célébration de Aid Al Adha est teintée d’une coloration particulière cette année. Car comment, en effet, ne pas avoir à  l’esprit les affres dramatiques dans lesquelles sont plongés plusieurs pays musulmans et les dangers qui planent au-dessus de ceux qui ont réussi jusqu’à  présent à  préserver leur stabilité

En ces temps troubles où l’islam est malmené par ceux-là mêmes qui prétendent le servir, certaines situations procurent un effet apaisant. Elles vous rappellent le sens de la spiritualité véritable, celle portée dans les fors intérieurs et qui s’exprime dans le silence et le recueillement, loin des regards et des démonstrations de religiosité factice. Ainsi de cette scène saisie au passage, le matin de l’Aïd, dans un boulevard désert et alors que les oiseaux chantent à tue-tête. Il fait un temps délicieux. Un ciel pur, une température parfaite et le paysage baigné par cette lumière, incomparable, dont la ville ocre a le secret. Sur le long boulevard Mohammed VI, si quelques voitures pressées filent encore de part et d’autre, l’allée centrale qui le partage en deux est vide de ses marcheurs et joggers habituels. Il n’y a personne sauf, assis sur un banc et à moitié caché par les buissons fleuris, un homme entre deux âges. Sa motocyclette à ses côtés, il tient, ouvert sur ses cuisses, un grand Coran dans la lecture duquel il est profondément plongé. Il n’entend rien, ne voit rien, habité par ce qu’il lit et qui se reflète à travers la sérénité étalée sur son visage. Dans ce décor bucolique, au milieu des fleurs et du chant des oiseaux, il est l’image de la foi pure.

Tomber sur une telle scène un jour de l’Aïd est un cadeau. Un cadeau en ce qu’elle rassérène sur la manière dont l’islam est vécu par le plus grand nombre de ses fidèles. Une manière tranquille et en phase avec ce qu’est l’acte de croire, à savoir la foi en une puissance supérieure posée comme la source de toute création et à travers laquelle on puise la force de faire face aux épreuves de la vie et à l’angoisse de la mort. Ainsi vécue, la foi grandit l’individu, en ce qu’elle l’aide à s’élever au-dessus des petitesses humaines pour s’ouvrir sur les dimensions de l’infini. Présence au monde mais conscience de l’aspect éphémère de toute chose, cette manière de vivre à la fois pleine et détachée, dans le respect des valeurs cardinales autour duquel se fonde le lien social est celle de l’islam dit traditionnel. Mais, sous prétexte qu’ils ont été à l’école, des blancs becs, l’esprit obscurci par un enseignement littéral du texte religieux, se sont mis à mépriser celui-ci. Et à vouloir apprendre à leurs parents le «vrai» islam. On en voit le résultat.

La célébration de Aïd Al Adha est teintée d’une coloration particulière cette année. Car comment, en effet, ne pas avoir à l’esprit les affres dramatiques dans lesquelles sont plongés plusieurs pays musulmans et les dangers qui planent au-dessus de ceux qui ont réussi jusqu’à présent à préserver leur stabilité. Au vu du nombre invraisemblable d’actes terroristes déjoués chez nous et de l’étroitesse des liens existant entre des extrémistes locaux et les têtes de l’EI, l’angoisse étreint. Comme ses voisins, le Maroc est assis sur un volcan. D’où l’urgence de s’arrêter pour réfléchir à ce qui participe de nos forces et à ce qui alimente nos fragilités. Aïd Al Adha constitue un moment formidable de retrouvailles familiales. Il fait partie de ces occasions précieuses lors duquel le lien familial se resserre. Or, plus que jamais, la famille est cette institution cardinale à préserver et renforcer coûte que coûte. Ne serait-ce que pour cela, les fêtes religieuses jouent un rôle fondamental. Maintenant, pour ce qui est de l’Aïd Al Adha, ne serait-il pas temps de repenser le rituel du sacrifice ? On peut tourner la question dans tous les sens, l’égorgement du mouton est porteur d’une violence insupportable. On ne se demande pas assez comment un jeune enfant reçoit pareilles images, quels dégâts celles-ci peuvent occasionner en lui, surtout lorsque, dans les jours précédant la fête, il a noué un lien avec l’animal à sacrifier en le nourrissant et en le choyant. Ne serait-il pas temps dans nos sociétés que ce rituel du sacrifice soit enfin vécu sur le mode purement symbolique ? Lors d’une année de grande sécheresse, pour préserver le cheptel, feu Hassan II avait décrété qu’en sa qualité d’Amir Al Mouminine, il sacrifierait le mouton au nom de tous les Marocains. Un acte similaire ne pourrait-il pas être mis en place pour rénover la tradition et faire que cette fête ne soit plus associée au sang et à la corvée ? Car, dans les faits, c’est ce qu’elle est. Corvée pour les familles démunies contraintes de s’endetter lourdement, corvée pour les femmes obligées de passer leur journée dans leur cuisine et coût important pour le pays dont  une partie de son cheptel est consommée pour l’occasion. Qu’il s’agisse du rituel du sacrifice ou de la circoncision à un âge avancé, il serait temps, plus que temps de repenser ces traditions, eu égard à la violence symbolique dont elles sont porteuses et de l’impact de celle-ci sur la structuration de la personnalité musulmane.