A quand nos Jeanne, Rajiv et Mamadou ?

Au Maroc, aujourd’hui, une seule ville offre un visage quelque peu pluriel : Marrakech. Comme par hasard, elle est celle où les habitants retrouvent depuis peu le goût de créer et d’entreprendre.

On attendait un scénario convenu, l’affrontement des deux gros succès de l’année, Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet et Les Choristes de Christophe Barratier. Les 3000 professionnels du jury des Césars en ont décidé autrement. Au Théâtre du Châtelet, à Paris, ce 26 février, ils ont célébré le trentième anniversaire de la grand-messe du cinéma français en distinguant le cinéma d’auteur indépendant où la fougue et la passion remplacent les moyens. L’Esquive de Abdellatif Kechiche a été sacré meilleur film, damant le pion aux favoris et remportant dans la foulée les trois autres Césars les plus convoités, ceux du meilleur espoir féminin, du meilleur scénario et du meilleur réalisateur. Une véritable consécration pour un film qui n’a pu être tourné que grâce au système français de l’avance sur recettes et dont le réalisateur n’en est qu’à son deuxième coup d’essai.
Abdellatif Kéchiche, Gad El Maleh, Isabelle Adjani… A regarder le plateau de clôture de cette fête française du septième art, il y avait pour nous, spectateurs de l’autre côté de la Méditerranée, plus qu’une jouissance. Une émotion. Dans le bleu profond du regard de la présidente du jury, on pouvait brûler à l’incandescence algérienne. L’humour pince-sans-rire du maître des cérémonies est revendiqué par toute une génération de «lyautéens», qui y retrouvent les vannes de leur adolescence. Quant au vainqueur qui brandissait avec fierté son trophée, il arrive droit de Tunis. Un vainqueur qui, aux jeunes des banlieues françaises, a sculpté un autre visage, à l’instar de celui de cette France «blanc, black, beur», tel qu’il s’est donné à voir lors de cette cérémonie de clôture des Césars 2005.
Retour sur place pour un arrêt, non plus sur image mais sur pourcentage : 0,3 %. Parmi les statistiques livrées par le dernier recensement de la population au Maroc, cette poussière de chiffres mérite qu’on s’y intéresse. 0,3 %, telle est la proportion d’étrangers présents sur notre sol. Près de 30 millions de Marocains, et seulement 50 000 étrangers résidant au Maroc. Nul besoin en vérité de recourir aux chiffres, il suffit de regarder autour de soi. Dans les rues de nos villes, nous ne sommes que nous. De temps à autre, une tête d’ailleurs se distingue, comme pour mieux faire ressortir la linéarité désolante du paysage humain environnant. Désolante, oui. Pour choquant qu’il puisse paraître, l’épithète est tout à fait pesé. Il y a en effet quelque chose d’infiniment désolant dans le manque flagrant de cosmopolitisme de notre environnement, révélateur de la pauvreté en sources de régénération. Aujourd’hui, une seule ville offre un visage quelque peu pluriel : Marrakech. Comme par hasard, elle est celle où les habitants retrouvent le goût de créer et d’entreprendre. L’Occident, cet objet de tous les rêves d’une jeunesse marocaine en mal d’horizons, a pour caractéristique majeure d’être composé de sociétés multiculturelles et multiconfessionnelles. Un vieux pays comme la France laisse ses ancêtres les Gaulois aux livres d’histoire pour sacrer ses nouveaux enfants, Abdellatif, Gad et Isabelle. Des musulmans, des juifs, des chrétiens sans exclure une multitude d’autres déistes tout aussi citoyens français qu’eux. Comme au siècle précédent, dans l’empire ottoman ou, plus loin encore, dans la mythique Andalousie, la coexistence des cultures et des races fait aujourd’hui la richesse des nations occidentales. Pendant ce temps, notre glorieux pays, tout à son glorieux passé, cultive la pureté de l’identité. Arabo-musulmane, vous scande-t-on du matin jusqu’au soir. Jusqu’il y a cinquante ans, nous pouvions nous targuer d’une certaine diversité confessionnelle. Mais les avatars de l’histoire ont conduit nos concitoyens juifs à faire leurs valises sans que nous n’ayons su ou voulu les retenir. Depuis, le Maroc ne connaît plus qu’une seule confession. Et si certains le pouvaient, ils limiteraient aussi son identité à une seule race : celle venue de la lointaine Arabie. Mais la tâche, en l’occurrence, est plus difficile car l’autochtone ne se laisse pas oublier. Elle revendique ses droits et, à «arabe» tout court, il faut bien accoler «berbère». Dans le même ordre d’idées, ce n’est pas avec peu de fierté que nous relevons avec quelle difficulté s’octroie notre nationalité. Car, attention, n’est pas marocain qui veut ! Pas même les enfants de la Marocaine qui a eu l’outrecuidance d’épouser un non-marocain !
Qui dit sang pur, dit sang pauvre. Dit sang qui se meurt. Et société qui régresse. Et civilisation qui s’éteint.
A quand donc, à l’instar des Abdellatif, Gad et Isabelle français, nos Jeanne, Rajiv et Mamadou marocains ?