A propos de «Number One»

Dans les films réalisés par des femmes, le problème des rapports entre les sexes constitue un sujet de prédilection et ce n’est pas par hasard. Celui-ci est au cÅ“ur de la dialectique sociale, notamment dans un pays comme le nôtre, soumis à  des changements qui le bouleversent jusque dans ses tréfonds.

Hasard du calendrier et coïncidence voulue, l’avant première du film Number One a eu lieu mardi 28 novembre, journée de lutte contre la violence à l’égard des femmes. La réalisatrice, Zakia Tahiri, qui signe là son premier film, a choisi l’humour pour tourner en ridicule le machisme des hommes, qui, poussé à son extrême, peut mener au drame.
Jouant sur le comique de situation, elle a construit une fable où elle met en scène un macho accompli qui, par la magie du sort qui lui est jeté, se transforme en rêve de femme. Les éléments du scénario sont les suivants. Aziz (Aziz Saadallah) dirige une unité de textile qui compte une cinquantaine d’ouvrières. Il est marié à une femme (Leila Rahil), épousée très jeune, qu’il a ramenée de la campagne et avec laquelle il a une petite fille. Le propriétaire de l’usine (le regretté Abderrahim Bargach) lui éructe ses ordres par téléphone, affalé dans un transat au bord de son immense piscine. Aziz tremble et bégaie en lui parlant mais il devient un autre homme dès le récepteur posé. Un dictateur qui va terroriser les personnes travaillant sous ses ordres en leur imposant une cadence d’enfer et qui, de retour à la maison, agit de même à l’égard de sa famille.
Avec l’épouse, on est aussi dans la caricature absolue de la femme soumise qui, au froncement de sourcils de son maître de mari, est prise d’une panique irrépressible. Tout ce petit monde donc vit et s’agite dans le respect de la hiérarchie des genres et des classes.
Mais voilà que survient un élément extérieur, un client étranger porteur d’une commande importante. Ce client, ordonne à distance le patron, doit être choyé et ses désirs exaucés jusqu’au dernier. Seulement voilà, ce client est une cliente, qui plus est féministe de la première heure. Du coup, tout le bel édifice se déglingue. Pour gagner les faveurs de l’intéressée, Aziz est obligé de revêtir le masque du gentleman. Pour ce faire, de sortir avec sa femme et de se comporter avec elle comme un époux attentionné. Du coup, face à la métamorphose forcée de son mari, celle-ci entrevoit l’existence d’un autre possible. Surmontant sa peur, elle traverse la ville pour se rendre à Moulay Abderrahmane visiter l’antre d’une envoûteuse. Sous l’effet du sort jeté, l’époux brutal devient mari aimant, et le directeur détestable un protecteur des droits des travailleuses.
Il est rare qu’une femme, quand elle passe derrière la caméra, se contente de faire des images pour le seul plaisir de divertir. Plus qu’un homme, souvent, elle a des choses qu’il lui importe de dire dans l’urgence, des messages à faire passer qui lui tiennent à cœur.
Dans les films réalisés par des femmes, le problème des rapports entre les sexes constitue un sujet de prédilection et ce n’est pas par hasard. Celui-ci est au cœur de la dialectique sociale, notamment dans un pays comme le nôtre, soumis à des changements qui le bouleversent jusque dans ses tréfonds.
Montrer qu’un époux violent est bien souvent un homme subissant des rapports d’humiliation n’est jamais une redondance inutile. En rappelant combien la question des droits des femmes est intrinsèquement liée à celle des droits de l’homme, en général, Zakia Tahiri nous redit avec son langage cinématographique à elle pourquoi ce combat doit être celui de tous et pas seulement de toutes.
La logique patriarcale est une logique construite sur la sujétion. C’est cette sujétion qui doit être cassée tant entre les genres qu’entre les individus pour en finir avec le sentiment de hogra qui, à son tour, engendre vindicte et haine dans les relations humaines.
Zakia Tahiri a co-produit ce film avec son mari, Ahmed Bouchaala, donnant à voir ce qui peut être fait à deux quand on partage les mêmes valeurs. Au sein de ce Maroc aux visages multiples, l’horizon n’est pas que régression et obscurantisme.
A côté de ceux qui ne supportent le regard d’une femme que baissé, il y a ceux qui ont compris que leur salut passe par celui de leur compagne. Et qui, ensemble, avec toutes les difficultés et les remises en question que cela suppose, se battent pour faire émerger un nouveau couple. Un couple ou l’autre existe à part entière et non juste comme un obscur objet de désir qui, quand le désir n’est plus, fait office de punching ball…