à” ma rue ! si tu savais…

On peut remonter l’histoire d’une rue à travers
la valse de ses plaques, valse exécutée par des édiles
qui changent de noms de rues comme ils changent d’étiquette politique. Ma rue a eu tous les noms qu’on
a bien voulu lui donner et le facteur a le vertige
en slalomant sur son vélo entre les trous
dans la chaussée et les petits
tas de détritus.

«Ouvre si tu peux sans pleurer ton vieux carnet d’adresses», écrivait le grand poète Aragon. Cet appel à la nostalgie pourrait être aussi interprété comme une évocation de la topographie vacillante de la mémoire. La mémoire des lieux est une vertu cardinale quand la ville a perdu ses repères. Et le premier d’entre eux n’est-il pas ce nom que l’on donne à ces rues qui tracent le destin d’une ville. Les noms et plaques qui introduisent les rues et autres artères ont une histoire et une seule dans certains pays. Dans d’autres, ils sont un véritable mystère quand ils ne portent pas une référence et une histoire sans cesse renouvelées. Il y a quelques années, dans un autre journal, une actualité m’avait amené à donner l’exemple des rues au Maroc que l’on baptise et débaptise à tour de bras. Et en prenant le nom de la rue où j’ai passé une bonne partie de mon adolescence, je fus moi-même surpris du nombre de fois que la rue en question a changé de nom et donc d’histoire.
C’était une rue calme, jalonnée par quelques arbres qui ne perdaient jamais leurs feuilles vertes. Débouchant sur la gare de la ville de Fès, elle avait porté un certain temps, et jusqu’aux années soixante-dix (mais pour on ne sait quelle raison), le nom du boxeur Marcel Cerdan, en arabe et en français. Quelques années plus tard, avec le changement de l’environnement urbain, le développement de l’habitat et la densité qui s’en était suivie, on fut surpris un matin par une plaque, en arabe uniquement, portant le nom de Ahmed Amine. Les rares habitants instruits du quartier, mais non moins arabisants, se félicitèrent qu’un auteur arabe prît la place d’un boxeur pied-noir. Après cette victoire aux points qui ne dura qu’un temps, ne voilà-t-il pas qu’une autre plaque, toujours en arabe, vint détrôner Ahmed Amine. Parfait inconnu, le nouvel éponyme est un pistonné du nouveau conseil municipal dont le nom, confondu d’abord avec son homonyme, le chanteur Al Hayani, fut vite hué par quelques habitants aux patronymes fassis bien prononcés, et pour lesquels un aâroubi (plouc) de Lahyaïna ne saurait les représenter. On ne sut pas si ce groupe de pression, assez minoritaire, eut gain de cause mais quelques mois plus tard, l’ex -rue Marcel Cerdan- Ahmed Amine-Mohamed Al Hayani, et même Ksar-el -Kébir, trois fois débaptisée par la volonté souveraine d’un conseil municipal dont on n’avait jamais vu un seul membre dans notre quartier, cette ancienne rue calme donc fut, encore une fois, baptisée du nom de «Zambia», en arabe dans le texte. Il y en eut qui regrettèrent même le plouc de Lahyaïna et tous de se demander ce qu’un pays africain comme la Zambie venait faire dans le coin. Ils ne tardèrent pas à avoir une réponse : la Zambie n’avait rien à faire ici car son gouvernement venait de reconnaître la «Rasd». Le patriotisme des membres du conseil municipal ne fit qu’un tour et la Zambie fut évacuée de notre rue. Et tous les riverains de se marrer car on ne les avait jamais habitués à autant de diligence ni à cette rapidité dans la prise de décision.
Aujourd’hui, et depuis un certain temps déjà, la rue familiale vers laquelle il m’arrive encore d’envoyer quelques courriers répond au nom de Othmane Ibnou Affane. Est-ce l’air du temps qui avait poussé les édiles à choisir un personnage de l’histoire de l’islam ? Intouchable donc, voilà une plaque qui leur fera de l’usage. Sauf si, à la faveur d’un ijtihad, tel ou tel édile trouve des choses à reprocher au khalife du Prophète. Allez savoir ce qui peut bien se passer dans la tête d’un édile par les temps qui courent !
Et c’est ainsi que l’on peut remonter l’histoire d’une rue à travers la valse de ses plaques. Une valse exécutée par des édiles qui changent de noms de rues comme ils changent d’étiquette politique. Ailleurs, les noms des rues remontent loin dans l’histoire et épousent parfaitement la topographie de la mémoire du lieu. Ici, ma rue a eu tous les noms qu’on a bien voulu lui donner et le facteur a le vertige en slalomant sur son vélo entre les trous dans la chaussée et les petits tas de détritus. Alors ne crois pas que je te salisse, ô ! ma rue pleine de crasse, si j’évoque ton passé en ouvrant sans pleurer, comme le recommandait Aragon, un vieux carnet d’adresses. Non, ce n’est qu’une bouffée de nostalgie arrachée au temps qui passe lors d’une journée ramadanienne sans café, sans tabac et sans rancune .