A l’origine de la crise des partis (I)

La représentation politique ne dépend pas de l’ancrage dans la proximité sociale mais dans la proximité du pouvoir. Ali Sedjari nous livre une réflexion sur les causes de la crise actuelle des partis(*).

Les partis politiques ont abandonné la politique de proximité et l’encadrement à la base. Ce constat est corroboré par les partis politiques eux-mêmes. Que s’est-il passé au cours de ces dernières années pour que les partis s’éloignent des préoccupations de la société en marquant une grande distance entre eux et les citoyens ?
Le premier facteur à évoquer est la crise du militantisme, annonciatrice d’un décalage réel entre les militants et les citoyens et souvent justifiée par la crise économique qui ankylose tout le tissu social. De nombreux cadres de parti ont été déçus et dégoûtés de voir les moins militants parmi eux parvenir à des postes de responsabilité, alors qu’ils sont marginalisés.
Le deuxième facteur, qui pourrait certainement mieux expliquer le recul de la proximité et de l’encadrement est d’ordre socio-politique. C’est le positionnement par rapport au pouvoir qui définit l’intensité ou la faiblesse des liens avec le citoyen. Une fois dans l’opposition, les partis déploient des efforts considérables sous forme de discours, d’initiatives ou d’actions disparates pour avoir le maximum de monde avec eux.
Combien de partis se sont engagés dans des actions à caractère social, culturel ou artistique ?
Il n’existe pas de culture de la proximité au sens citoyen du mot, mais ce que les partis recherchent c’est accumuler des bénéfices politiques au nom d’une proximité sans objet. Combien de partis, ou de cadres de partis se sont engagés dans des œuvres à caractère social, culturel et artistique? On aura toutes les peines du monde à trouver des exemples d’engagement dans des projets de proximité. L’encadrement de la population a pris, lui aussi, au cours de ces dernières années un caractère folklorique et saisonnier. C’est avant les échéances électorales que «la proximité» s’active. On courtise tout le monde, on fait des promesses sans conviction ni suite. Les gens ont perdu confiance, au moment où les attentes sont devenues plus diversifiées et plus impérieuses.
Le troisième facteur est d’ordre politique. Ce qui intéresse les partis politiques c’est d’abord le pouvoir ; c’est normal puisque c’est leur raison d’être. Mais au Maroc, la relation au pouvoir est subjective ; elle n’est pas fondée sur une rationalité d’ordre social ou éthique. L’essentiel est d’avoir une place au pouvoir. Et ce n’est pas un hasard si la proximité défendue par les partis de l’ancienne opposition a reculé dès qu’ils ont été associés au pouvoir. Ce qui a donné lieu à un sentiment de méfiance mêlée de scepticisme : le politique est assimilé à la déliquescence, au jeu des intérêts et à la perte des valeurs. Le système a décliné juste au moment où il commençait à produire des effets et donner des résultats tangibles. Le contexte et les élections de 1977 inaugurent une ère de régression et de dépravation des élites politiques avec l’expérimentation des combines, des tractations, des quotas, des falsifications des résultats des élections, des arrangements… Le militantisme s’est vite transformé en opportunisme ; l’engagement a cédé la place au pragmatisme, au compromis, aux concessions et à l’individualisme. La proximité est pervertie pour servir de panacée aux intérêts opportunistes; la proximité est devenue un mot creux.
A vrai dire, les partis sont responsables du déficit d’encadrement politique. Ce qui s’explique naturellement par la réticence des individus à adhérer aux partis politiques. Même si on prétend le contraire. La preuve en est qu’aucun parti n’ose déclarer officiellement le nombre de ses adhérents. D’autre part, la défaillance du système d’encadrement est due, entre autres, au manque de crédibilité des partis politiques. Le taux de participation aux élections législatives de septembre 2002 en témoigne. La désapprobation des partis politiques par les électeurs était sans appel. D’ailleurs, qui pourrait aujourd’hui mobiliser la population autour d’une idée ou d’un projet, comme c’était le cas au bon vieux temps, dans les années 60 et 70.
Il est un autre facteur qui témoigne de l’insuffisance des partis quant à l’organisation politique des citoyens: la persistance d’une culture politique traditionnelle dans les pratiques des responsables et militants des partis. Un vrai paradoxe. Comment moderniser la société et la population alors que nos hommes politiques sont tiraillés entre les pratiques traditionnelles à caractère tribal et patrimonial et les contraintes légalo-rationnelles du droit et des institutions ? La tribalisation des modes de pensée et d’exercice du pouvoir est un phénomène ancré et bien réel. D’ailleurs, ce qui réunit en général la quasi-totalité des dirigeants d’un même parti, ce sont surtout des affinités locales ou tribales, des servitudes partagées, des liens de parenté, un même réseau d’intérêts, de clientélisme, de népotisme et de clanisme.
Les partis n’ont pas modernisé leur communication
Enfin, dernier aspect de ce déficit de proximité : l’absence d’écoute et de communication. A ce propos, les partis politiques parlent beaucoup et font peu ou pas du tout, les messages passent mal, sont souvent très mal expliqués ou inaudibles. Ces messages n’ont connu aucune innovation ; les approches de communication n’ont pas été modernisées, la langue de bois perdure. Globalement, les partis politiques ont fait des progrès, mais ils sont restés accrochés au modèle ancien. Ce qui est terrible chez nos dirigeants politiques c’est qu’ils parlent beaucoup mais n’écoutent pas. Il y a beaucoup de signes qui interpellent, mais on ne veut pas les voir. Or, l’écoute, c’est le réalisme et l’humilité. Il faut écouter et comprendre, voir comment les autres vivent.
Si nous sommes arrivés à cette situation, c’est certainement à cause du recul de la culture de l’intérêt général et de la montée en puissance des intérêts égoïstes et partisans. Disons les choses d’une manière très simple : l’opportunisme comme pratique politique s’est installé profondément dans les rouages des partis et du pouvoir : «après moi le déluge». Mais essayons d’y voir plus clair.
Comment expliquer aujourd’hui l’absence d’encadrement au sein des quartiers urbains, des universités, des lycées et autres espaces ? C’est que les enjeux sont ailleurs et que les mécanismes de représentation sociale et politique sont maintenant négociés et marchandés. La représentation politique ne dépend pas de l’ancrage dans la proximité sociale mais dans la proximité du pouvoir. Nous sommes à contre-courant des logiques de la représentation politique. Les structures politiques et administratives se substituent à la société. Le pouvoir est hypothéqué par l’administration qui régule l’ensemble des processus de légitimation et de participation.
Problème de pérénisation du leadership politique
Voilà ce qui explique le déclin de la proximité et de l’encadrement. A quoi bon fournir des efforts dès l’instant où le politique concentre et répartit à sa guise récompenses, privilèges matériels et autres agréments et licences. Pendant trente ans, on a cru qu’il suffisait de s’appuyer sur des commandes du ministère de l’Intérieur pour que tout se fasse ; l’élite devait rester en retrait. C’est ce qui explique aujourd’hui le mal profond que nous vivons, celui de l’attentisme et de l’immobilisme. L’absence enfin d’un engagement de proximité qui explique en partie l’instabilité et le nomadisme des représentants politiques qui sont constamment en crise de soutien et de supports sociaux. Rares sont les élus qui sont reconduits à la tête de structures électives ; il y a une réelle crise d’enracinement social par rapport à la collectivité et à la pérennisation d’un leadership politique avéré et producteur.
Mais l’affaiblissement des partis politiques ne se réduit pas aux facteurs cités plus haut. Au Maroc, les partis politiques sont réduits au rang d’épiphénomènes artificiellement plaqués sur les réalités dont ils n’expriment pas les aspirations et qui ne se reconnaissent pas en elles. Leur défaillance au niveau de la structuration politique de la population y est pour beaucoup. Le lien entre ces partis et la population est très artificiel, discontinu et sans consistance.
En démocratie, l’encadrement de la population passe par les élections. C’est un moment fort de mobilisation et de redéploiement. Or, l’Etat n’a jamais cessé de peser de tout son poids pour orienter les résultats des élections dans le sens souhaité. La problématique de l’autonomie des partis vis-à-vis du pouvoir central est cruciale. Comment imaginer dans ce cas qu’un parti, aussi enraciné soit-il, puisse imposer son «projet de société», s’il en a un, ou simplement son programme. Toute la question est là, dans sa complexité, puisque les partis politiques eux-mêmes ne font pas suffisamment d’efforts pour conquérir leur autonomie. L’élite politique est prisonnière des schémas classiques et du modèle makhzéno-patrimonial, où dominent des relations de loyauté inextricablement liées aux stimulants matériels et récompenses.
Absence de culture des dossiers et d’entretien des systèmes de veille
La culture politique n’a jamais été dans une dynamique de renouvellement et d’évolution. Notre élite politique a peur de brûler les étapes, elle n’ose pas aller de l’avant et donc elle a peur du risque, ce qui explique beaucoup de choses à propos des difficultés et des lenteurs des processus décisionnels.
Les partis politiques ne jouent pas de façon claire les différents rôles et fonctions qui sont les leurs : la fonction de mobilisation à la base et la fonction de formation de cadres pourvus des compétences scientifiques nécessaires pour assurer la relève ou être proposés aux postes de responsabilité le moment venu.
Quand les partis sont dans l’opposition, ils ne développent pas une culture des dossiers, ne s’organisent pas pour entretenir leur système de veille ou générer une compétence créative.
L’absence de démocratie interne et l’ambiguïté des règles du jeu encouragent le développement d’une culture de la servilité au sein de ces organisations. A ce niveau, la compétition se fait autour d’obsessions individuelles et subjectives et conduit souvent à des confrontations et à des guerres de clans et de groupes. Pareilles situations ont détérioré l’image des partis et accéléré leur affaiblissement

(*) Lire la seconde partie