A l’ombre des persiennes

Selon la Nasa, la sieste augmenterait les performances de l’individu.

Au Maroc, on n’a pas attendu cela pour piquer un roupillon après la bouffe… et même à  tout moment.

Il faut croire que c’est génétique.

En été, les discussions en famille, au bureau ou ailleurs, tournent souvent autour du même sujet : les dates et lieux de vacances. C’est un des rares thèmes de conversation commun, on le suppose, à l’humanité tout entière. Même ceux qui n’ont pas les moyens de se payer cette rupture estivale expriment un point de vue à ce propos ; certes pour se plaindre, mais c’est toujours ça de pris sur rien du tout et puis ça leur fait un point commun avec les autres. Ce n’est pas parce qu’on ne peut aller nulle part que l’on doit fermer sa gueule. Non mais!
L’histoire – on va essayer de creuser la thématique, comme dirait l’autre chercheur qui ne se repose jamais – ne nous renseigne pas outre mesure sur les origines de cette pratique. Mais les plus avisés pensent que le temps de repos, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est devenu, de haute lutte, un droit avec l’avènement du syndicalisme, juste après qu’on ait arraché celui d’être payé en fonction de ses heures de travail. En France par exemple, le congé payé ne remonte pas si loin que ça puisqu’il a été octroyé en 1936 sous le Front populaire, donc grâce aux socialistes qui avaient des potes dans les syndicats. Tout s’explique ! Au Maroc, on a hérité de ce droit dans la foulée de la colonisation et par la force des choses, si l’on ose dire. Comme quoi, il n’y pas que du mauvais dans la «colo». On ne le dit pas assez chez nous parce que ce n’est pas politiquement correct. Mais on s’égare, n’est-ce pas? Alors revenons aux vacances et à cette période de repos qui recèle toute une littérature et des débats contradictoires sur ses aspects historiques, économiques et juridiques. Que l’on se rassure : on ne va pas faire un colloque là-dessus car le propos de cette chronique est ailleurs et subalterne.
En fait, il n’est pas si éloigné que ça puisqu’il concerne une pratique toute proche sinon auxiliaire mais à la portée de toutes les bourses : il s’agit de la sieste. Rien qu’à l’évocation de ce mot, il paraît que certaines personnes du monde de l’entreprise moderne et de son management dans les pays dits développés rougissent de honte quand elles ne verdissent pas de colère. En effet, bien avant les fumeurs et juste avant les «harceleurs» sexuels, les «siesteurs» ont été mis à l’indexe. «Vous êtes certain qu’il dort pendant un quart d’heure après la pause-déjeuner ? Et il baisse les stores de la fenêtre de son bureau pour faire de l’ombre ? Pourtant, le DRH m’a bien assuré que son dossier médical ne fait mention d’aucune anomalie». C’est en gros la réaction d’un patron vis-à-vis d’un employé bien sous tout rapport, croyant en la culture d’entreprise mais pratiquant la sieste à ses heures, de bonne foi et sans prosélytisme aucun.
Mais voilà que, récemment, selon le quotidien français Libération, des experts en ressources humaines soutenus par des médecins experts en sommeil se mobilisent contre ce nouveau tabou de l’entreprise. Et jusqu’à la Nasa, qu’on ne peut soupçonner d’abriter des glandeurs – encore que dans l’espace, à partir d’une certaine altitude, la glandouille soit plutôt recommandée -, d’annoncer dans une étude que «40 minutes de repos dans la journée augmentent de 34% les performances d’un individu». Avec une caution pareille, nombre de DRH se risquent désormais à recommander la petite sieste réparatrice, suivis par des centres de relaxation – euphémisme de roupillon – qui sont devenus un must dans certains pays. En France mais aussi dans d’autres pays industrialisés, des entreprises, dont le journal Le Monde où il n’y a pas que des tire-au-cul, ont aménagé des espaces dédiés à la petite escapade diurne dans le royaume des songes. Hormis quelques contrées, dont le Maroc cela va sans dire, où piquer un roupillon après la bouffe est inscrit sinon dans les gènes du moins dans les mœurs, seul un pays, dit-on, n’a pas besoin de la caution de la Nasa pour vanter les vertus de la sieste : c’est la Chine, où le droit au xiu-xi (sieste en chinois pour les ignorants) est inscrit carrément dans la Constitution. C’est peut-être ce qui a poussé Jacques Chirac à déclarer : «Les anciens savaient que la clé des songes est aussi celle du bonheur, et recommandaient la pratique de la sieste. « (Extrait de Eloge de la sieste) Si, après l’étude de la Nasa et la déclaration du président de la République française, vous regardez encore les siesteurs d’un mauvais œil, c’est que vous n’arriverez jamais à fermer le vôtre afin de goûter à la plénitude d’un bonheur, fugace mais intense, à l’ombre des persiennes fermées