A la recherche des classes moyennes

L’extension de la fonction publique et du secteur
privé a permis mécaniquement à  des enfants d’agriculteurs, d’employés ou d’ouvriers d’accéder au statut de cadres. En revanche, la fluidité réelle du corps social, hors l’effet de ces légères modifications structurelles, augmente peu.

Le débat sur les classes moyennes au Maroc n’a pas encore eu lieu. Il repose même sur un malentendu. Le concept est creux. Personne n’est capable d’en définir le contour. Une vraie auberge espagnole : on y met ce que l’on veut, parfois tout et n’importe quoi. La société marocaine bouge et avec elle les frontières des classes sociales. La croissance du salariat, la tertiarisation des emplois, le travail des femmes et la scolarisation ont transformé le paysage social. La progression générale du niveau de vie a rendu certaines pratiques accessibles à un ensemble plus large de la population. Mais force est de constater que, contrairement à une idée largement répandue, l’essor des classes moyennes est aujourd’hui sérieusement freiné. Sous l’effet d’une croissance très lente, les groupes les moins favorisés se regonflent. Le Maroc des classes moyennes n’arrive pas à prendre son élan. Il a du plomb dans l’aile. Si on observe en détail la composition du corps social, la «moyennisation» de la population est beaucoup moins évidente qu’il n’y paraît. Les classes moyennes sont loin d’être majoritaires et les groupes les moins favorisés gardent leur consistance.

Certes, les transformations de l’économie ont modifié le poids relatif des différentes catégories sociales: l’extension de la fonction publique et du secteur privé a permis mécaniquement à des enfants d’agriculteurs, d’employés ou d’ouvriers d’accéder au statut de cadres. En revanche, la fluidité réelle du corps social, hors l’effet de ces légères modifications structurelles, augmente peu. Les distinctions sociales demeurent très marquées, même si leurs fondements se transforment : c’est encore davantage le patrimoine (le capital économique) qui joue, que le diplôme (le capital culturel). Mais les deux vont de pair, et cette évolution n’a pas permis une grande mobilité sociale: ce sont toujours les enfants des catégories les plus aisées qui accèdent au haut de la pyramide scolaire. La relativité des diplômes dans l’accès à l’emploi donne l’impression d’une société devenue plus «méritocratique», alors que l’école reproduit en fait largement les inégalités.

Le paysage social qui ressort des chiffres des nomenclatures de la Direction des statistiques est plus complexe que certains veulent bien le laisser penser.
A défaut de pouvoir raisonner à partir de deux groupes dominés/dominants, s’opposant de front, on peut s’accorder sur un triptyque composé d’une classe supérieure, constituée d’une partie des cadres supérieurs, des chefs d’entreprises et des plus gros exploitants agricoles, d’une classe moyenne, avec pour noyau central les professions intermédiaires, et enfin d’une classe des moins favorisés, regroupant les ouvriers ainsi qu’une bonne partie des employés. La catégorie qui demeure la plus silencieuse est cependant un groupe tapi dans l’ombre des catégories socio-professionnelles, et qui ne l’intègre pas dans ses statistiques. La crise récurrente alimente en effet un vaste ensemble constitué des plus pauvres : les cinq millions de personnes vivant dans un état de pauvreté. Dans ces conditions, on peut se demander s’il n’y a pas effectivement un quatrième ensemble, tout au bas de l’échelle, à ajouter à notre édifice.

Pour certains, c’est dans les pratiques qu’il faut rechercher le degré d’homogénéisation de la population marocaine. Cette «culture de masse» existe-t-elle vraiment ? On peut en douter. Tout d’abord, l’observation de la formation des couples montre bien la force des appariements sélectifs entre personnes d’univers sociaux semblables. Ensuite, le niveau d’équipement des ménages montre de fortes inégalités. La télé est effectivement un puissant facteur d’homogénéité, elle s’est implantée dans presque tous les foyers. Le réfrigérateur ne l’est pas. Encore moins la voiture. Enfin, l’uniformisation des modes de vie masque des distinctions plus fines : types de lectures, de programmes de télévision, vacances et sorties, accès ou non aux services domestiques, etc. Il y a donc un bon bout de chemin à faire avant de conclure à l’existence, au Maroc, de classes moyennes tendant à grignoter les autres. Si elles apparaissent comme un phénomène central des sociétés modernes, elles se présentent, chez nous, davantage comme une nébuleuse que comme un ensemble structuré