A la recherche de l’épargne longue

Les craintes à  court terme nourrissent la volonté de s’assurer une épargne de précaution. Mais les comportements des ménages intègrent également de plus en plus les craintes à  long terme : le risque d’être au chômage à  un moment donné de la vie et, bien évidemment, le problème de la retraite qui constitue une raison supplémentaire de mettre de l’argent de côté.

L’évolution de l’arbitrage épargne/consommation des ménages fait aujourd’hui l’objet de toutes les attentions. Après avoir favorisé la consommation des ménages, le gouvernement aimerait bien que les Marocains épargnent davantage, pour couvrir les besoins de financement de l’économie nationale et relancer l’investissement. Le Conseil de la monnaie et de l’épargne souhaite que les choix des ménages soient plus favorables à l’épargne, et donc un ralentissement du taux de consommation. Mais l’arbitrage entre épargne et consommation des ménages est d’abord une affaire de pouvoir d’achat et de confiance dans l’avenir. De l’avis des pouvoirs publics, ces dernières années ont été marquées par une «flambée consommatoire». Le recours au crédit à la consommation s’était intensifié, le pourcentage de ménages ayant au moins un crédit de trésorerie a augmenté. Depuis deux ou trois ans, les achats des ménages dans les biens durables ont augmenté vivement. On évoque l’influence du phénomène de «cycle des biens durables». On serait dans une phase haute de ce cycle d’accumulation des biens durables. Notamment pour les automobiles. 
La crise est venue interrompre ce cycle. Un ralentissement devrait se produire, les ménages semblent reporter leurs achats depuis plusieurs mois. Les comportements hédonistes qui se sont développés au cours des années passées sont contrebalancés par une plus grande attention à ce que l’on dépense et à la façon de dépenser. Le souci d’être plus vigilant et plus sélectif dans ses achats se diffuse. Passant sans crier gare de cigale à fourmi, le comportement des épargnants mérite d’être examiné. Un certain nombre de contraintes pèsent sur le potentiel d’augmentation de l’épargne: l’effet revenu, la faible progression du pouvoir d’achat et plus encore les anticipations que font les ménages de leurs revenus futurs. L’envie de mettre de l’argent de côté est toujours aussi forte chez les ménages. Cette attitude est très liée à l’incertitude à court et à long terme. Les craintes à court terme nourrissent la volonté de s’assurer une épargne de précaution. Mais les comportements des ménages intègrent également de plus en plus les craintes à long terme : le risque d’être au chômage à un moment donné de la vie et, bien évidemment, le problème de la retraite qui constitue une raison supplémentaire de mettre de l’argent de côté. Il ne s’agit pas d’un retour à une attitude très moraliste faisant de l’épargne un devoir. Nous sommes dans une période où les craintes sont plus fortes que les espoirs. 
Or, c’est du rapport entre ces deux termes que dépend pour beaucoup l’arbitrage épargne/consommation. Nombreuses sont les variables qui influent sur le taux d’épargne des ménages, mais la plus significative demeure la progression du pouvoir d’achat. On met  également en évidence l’influence de l’âge : les jeunes ont un taux d’épargne négatif (ils ont un recours au crédit), les 40-60 ans épargnent beaucoup, les personnes âgées ralentissent cet effort, mais sans désépargner. Les cycles de vie et la démographie ont donc une influence, mais il ne faut pas privilégier cette seule variable. La population marocaine mûrit plus qu’elle ne vieillit. La tranche d’âge 30-60 ans progresse rapidement, c’est-à-dire celle qui va épargner pour sa retraite. C’est donc un motif de maintien du taux d’épargne. Mais d’un autre côté, l’évolution de l’épargne subit aussi l’influence du creusement des inégalités : ceux qui sont au bas de l’échelle n’épargnent jamais beaucoup, tandis que ceux qui sont au sommet ont vu leur richesse s’accroître. Dans un contexte où les taux d’intérêt réels (hors inflation) étaient très positifs et où les avantages fiscaux s’étaient accrus, cela valait le coup de mettre de l’argent de côté. Depuis, il y a eu une dévalorisation des actifs boursiers par la baisse des cours. Elle a atteint plusieurs centaines de milliards de dirhams. C’est un élément que des catégories de ménages ont appris à appréhender : la valeur de leur patrimoine est moins élevée que les années précédentes, ce qui devrait les inciter à réduire leur effort d’épargne. De plus, la détention d’actions et d’obligations demeure peu diffusée parmi la population. Ceux qui détiennent de gros portefeuilles et enregistrent ces moins-values latentes vont-ils épargner davantage ? En fait, on a beaucoup de mal à expliquer les variations récentes du taux d’épargne  par des variables strictement économiques (revenus, inflation, chômage…). Les variables psychosociologiques semblent déterminantes. Aussi, le taux d’épargne des ménages évoluera sans doute peu. Même s’il augmente légèrement, ce sera insuffisant pour relancer fortement l’investissement. On pourrait même dire qu’aujourd’hui, le niveau de l’épargne des ménages, élevé, reste problématique. S’il devait encore monter, cela réduirait l’effet qu’exerce la consommation sur les ménages. C’est donc du côté de l’épargne longue, plus particulièrement l’épargne institutionnelle, celle détenue par les assurances et les caisses de retraite que l’effort doit être fait pour mobiliser les ressources nécessaires à un financement équilibré de la croissance n