A la recherche de la vanille en gousse

«Vous avez dit quoi ? De la vanille en bâton ?». Les sourcils d’El Haj s’arquent sous l’effet de la surprise. «Vous savez, cela doit bien faire dix ans que je n’ai pas entendu parler de ça. Que personne ne m’en a plus demandé». Tout comme son échoppe, El Haj présente, hormis la moustache devenue blanche, un visage inchangé. De nombreuses décennies se sont écoulées mais il continue à officier dans sa position de toujours, celle d’un homme tronc derrière un comptoir surchargé de marchandise. Pourtant, si le décor est immuable, tout autour, plus rien n’est vraiment pareil. Le changement relève souvent de cette chose imperceptible que l’on hume sans pour autant parvenir à en délimiter clairement les contours. La nouvelle réalité a beau s’étaler sous les yeux, c’est par des réflexions ou des faits anodins que l’on en concrétise la portée. El Haj vend de l’alimentation en gros et au détail à Trik Médiouna, depuis des lustres. Sa boutique est l’une des premières, aux confins du quartier, à la fin du boulevard Lalla El Yacout et à quelques centaines de mètres de la place Mohammed V, dans ce qui fut pendant longtemps le cœur névralgique de Casablanca. Chez El Haj, on a toujours tout trouvé. Jusqu’à aujourd’hui. A cette gousse de vanille disparue de son étalage depuis, dit-il, plus de dix ans, on réalise la portée des évolutions survenues. Dans l’imaginaire des maîtresses de maison casablancaises, Trik Mediouna a longtemps occupé une position privilégiée. Pour tout achat ménager, rare ou commun, c’est vers là qu’on se dirigeait, sûr de ne pas s’en retourner bredouille. Ce temps est fini. Il ne faut plus espérer y trouver de la vanille en gousse. Juste du sucre vanillé. Pour de la vraie vanille qui coûte dix fois plus chère, il faut changer de coin. Se rendre dans les nouveaux centres commerciaux qui ont éclos dans d’autres coins de la ville. Là où évolue une autre faune. Un autre Maroc. Celui des bienheureux qui peuvent aligner sans sourciller plusieurs centaines de dirhams à chaque passage au supermarché. Entre ces lieux-là et des endroits tels que Trik Médiouna ou Derb Omar , le contraste est désormais saisissant. A la modernisation pointue des premiers répond la paupérisation accrue des seconds. Où sont ces étalages alléchants de friandises qui, enfant, vous faisaient saliver d’envie, ces boutiques dont on ressortait toujours avec le sentiment d’avoir fait la bonne affaire ? Certes, on y retrouve toujours l’atmosphère de bric à brac, mais le bric à brac a perdu son lustre, dominé par la verroterie, le plastique et les vêtements de mauvaise qualité. L’une des particularités foncières de Trik Médiouna résidait dans la diversité des publics qui la fréquentaient. On y rencontrait des gens venant tout autant des quartiers chics que des quartiers populaires. La bourgeoise y faisait ses courses comme la petite salariée. Cela est de moins en moins le cas aujourd’hui, signe supplémentaire de l’approfondissement des clivages sociaux. Entre un Maroc qui, chaque jour, mène une lutte pour la survie et un autre qui se bouscule chez Mango, Etam et JB Martin, il n’y a plus guère d’intermédiaire. La classe moyenne, censée jouer ce rôle, disparaît peu à peu de l’écran radar. Une à une, les passerelles entre les pôles se rompent. Quand on tombe sur certaines statistiques, on reçoit comme une gifle. Ainsi, dans un tableau comparatif des indices de pauvreté des pays de la zone MEDA (Moyen-Orient-Maghreb) établi par la Banque mondiale, lit-on que, face à une Tunisie où il a été réduit de moitié, à l’Egypte et à la Jordanie où il a baissé sensiblement, l’indice de pauvreté au Maroc a suivi le processus inverse : de 13% dans les années 90-91 il a grimpé à 19% en 98-99 ! Dans la même foulée, le classement de Transparency International fait dégringoler notre pays de la 54e à la 70e en matière de corruption. Cela fait mal, très mal. Comment s’en sortir, comment rompre le cercle infernal ? Que l’écart avec le Nord s’élargisse, on peut à la rigueur le digérer, mais que l’on se retrouve à la traîne même par rapport à d’autres pays arabes, cela ne passe pas, cela vous reste en travers de la gorge. Remonter le boulevard Mohammed V et faire une virée à Trik Médiouna n’est pas fait pour desserrer le nœud