A la recherche de la croissance potentielle

L’explication des obstacles au potentiel de la croissance ne doit pas être recherchée exclusivement dans l’insuffisante accumulation du capital, physique, humain ou technologique, mais bien dans les institutions qui le sous-tendent. Déjà, au début du XIXe siècle, les fondateurs de l’économie politique plaçaient le lien entre la croissance et les institutions au centre de leurs préoccupations.

La croissance, tout le monde court après. Le gouvernement, pour flatter son bilan, les chefs d’entreprises, pour justifier leurs investissements et les décideurs de l’Administration, pour montrer qu’ils travaillent à la booster. Et pourtant, c’est sûrement l’une des données macroéconomiques parmi les plus insaisissables. C’est surtout, en dépit de la place centrale qu’elle occupe dans le débat politique, un indicateur d’une extrême pauvreté analytique, qui mérite plus que jamais qu’on le questionne. La seule chose dont on soit sûr, c’est que l’économie nationale est devenue instable, incertaine, nerveuse. Dans les années 60, la croissance, c’était pépère : le pays se cherchait une politique de développement censée favoriser son décollage. Dans la décennie 70, c’était l’euphorie suivie de chocs déstabilisants. Puis ce fut vingt ans d’un processus d’ajustement et de réformes encore inachevé. Aujourd’hui, la croissance, c’est le stress : hormis quelques brèves années d’accélération de l’activité économique, la machine n’arrive toujours pas à décoller d’un trend historique de 3% à 4% l’an. Et le déficit de croissance devient plus angoissant avec ses perspectives sociales dramatiques : chômage et pauvreté.
Du coup, le débat s’est déplacé. On ne cherche plus à comprendre ce qui s’est passé mais ce qui permettrait d’atteindre le potentiel de croissance. Les économistes adorent ce genre de concept, faussement simple et délicieusement alambiqué. Imaginons que je sois un fan de vélo : tous les dimanches, j’ai l’habitude de faire le même circuit et je sais qu’il me faut 58 minutes en temps normal pour le parcourir. Mais aujourd’hui, j’ai mis une heure et quart : ma croissance potentielle (en fait, ici, ma vitesse potentielle) n’a pas été atteinte, à la fois parce que je n’étais pas en forme (cause endogène) et parce qu’il y avait un vent contraire (cause exogène). La croissance potentielle, c’est donc celle qu’un pays devrait normalement obtenir sans déséquilibre, grâce à ses potentialités : la progression et la qualification de sa population active, ses investissements, ses infrastructures, etc. S’il n’atteint pas ce rythme, c’est que des obstacles s’opposent à cette croissance potentielle. Toute la difficulté est d’identifier ces obstacles. Là, c’est la bouteille à l’encre : les impôts, affirment des hommes politiques libéraux ; la rigidité du marché du travail, expliquent les entrepreneurs ; la mondialisation renchérissent les radicaux ; les anticipations des employeurs, disent les analystes.
Dans cette recherche du présumé coupable, on reste focalisé sur le «fétichisme de la production». On a tendance à oublier que déjà, au début du XIXe siècle, les fondateurs de l’économie politique plaçaient le lien entre la croissance et les institutions au centre de leurs préoccupations. L’explication principale des obstacles au potentiel de la croissance ne doit pas être recherchée exclusivement dans l’insuffisante accumulation du capital, fût-il physique, humain ou technologique, mais bien dans les institutions qui le sous-tendent. Pourquoi ? Parce que les institutions déterminent les coûts de transaction (les coûts associés au système d’échange) et de production, et donc la rentabilité de toute activité économique. Plus généralement, elles définissent les règles du jeu économique et la structure des incitations qui motivent les agents individuels et les organisations (les entreprises) à s’engager de manière efficace dans les activités productives. Les institutions sont le fruit d’une lente évolution historique et rien ne garantit qu’elles seront efficientes, à même de produire la croissance. Si les institutions incitaient à la tricherie, des organisations de tricheurs se développeraient. Au contraire, une fois adoptées, les institutions, même inefficientes, sont susceptibles de persister parce que certains agents en activité ont intérêt à ce qu’elles se maintiennent. L’économie concernée se retrouve alors prisonnière d’une trajectoire sous-optimale. Ainsi, le sentier de croissance dépend du changement institutionnel parcouru. Renouer avec la sagesse des anciens et redécouvrir l’union sacrée entre institutions et croissance, ouvrirait ainsi de nouvelles perspectives à l’économie nationale