A la racine de l’être et du connaître

En novembre 2006, la célébration à  Skhirat de la
journée mondiale de la philosophie s’est voulue l’affirmation d’une volonté politique de réhabilitation.
On ne peut que s’en féliciter. Mais être au programme
de l’enseignement national et être enseigné de manière
à  éveiller le sens critique, ouvrir au débat et à  la
remise en cause des idées toutes faites sont deux
choses différentes.

Au cours d’une conversation, un ami s’émeut. Le concours de philosophie serait en voie d’être supprimé en France. C’est du moins la rumeur qui court chez les concernés par le sujet. Bien que ce fait, s’il s’avérait vrai, ne nous toucherait a priori ni de près ni de loin, pour cet ami, il y aura là néanmoins matière à désespérer.

Si, en effet, même dans un pays comme la France où tant d’esprits libres ont pu voir le jour, une discipline telle que celle-ci est poussée vers la sortie, alors oui, il y a danger en la maison de l’homme. Danger en la maison de l’homme car, au-delà des frontières nationales, c’est de savoir dans sa dimension universelle qu’il est question. De la propension de l’esprit humain à rechercher le fondement des choses, à dépasser l’écume de l’apparent pour mettre en lumière ce qui nous fait être. Dans le domaine de la pensée et du savoir, tout relève du bien de l’humanité tout entière.

Aujourd’hui, qui que nous soyons, nous bénéficions de ce que la pensée grecque, dans les temps les plus anciens, a donné comme fruit en la matière. Dans un monde moderne, obnubilé par la prouesse technologique, la philosophie peut faire office de relique du passé.

Elle peut apparaître telle une vieille dame à couvrir de respect mais dont la place serait davantage en maison de retraite – comprenez les étagères des bibliothèques – que parmi les actifs.

Qu’a-t-on en effet besoin de philosophes aujourd’hui ? Réfléchir sur le pourquoi des choses ? D’accord, mais à partir du moment où le résultat est directement quantifiable. A partir du moment où c’est efficace. L’efficacité, le maître mot du temps. L’exercice de la pensée doit être efficace, en ce sens qu’il doit permettre d’aboutir à du concret, traduisez du monnayable sur le marché du travail.

Un jeune d’aujourd’hui qui viendrait faire part à ses parents de son désir de poursuivre des études de philosophie est assuré, à quelques rares exceptions près, de les voir lever les bras au ciel et s’exclamer qu’il peut tout aussi bien s’inscrire sur le champ au chômage. Quoique, nuance : il semblerait que l’entreprise ait parfaitement compris le parti à tirer de personnes ayant suivi ce type de cursus pour ce qui est de la gestion des ressources humaines.

La nouvelle lubie de l’heure étant le développement personnel, la discipline philosophique se regarde avec un nouvel œil.
Maintenant, qu’est-ce que la philosophie ? Si l’on doit compter sur les philosophes pour nous le dire, on n’est pas tiré d’affaire, le consensus entre eux restant introuvable. Le retour à l’étymologie du mot nous en donne le sens fondamental. Philosophie signifie en grec «amour du savoir».

Amour du savoir dans toutes ses dimensions et sous toutes ses coutures. La philosophie a été, on ne l’oublie que trop, à la source de toutes les autres sciences. Mais alors que chacune de celles-ci limite ses investigations à une tranche du réel, la philosophie s’efforce de remonter au principe de toutes choses.

Elle se veut savoir de la totalité. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. C’est l’intelligibilité absolue, le fondement ultime, la racine de l’être et du connaître qu’elle recherche. On pourrait aussi la définir en l’opposant à ce qui fut à l’origine de sa naissance.

La philosophie «est née du refus de la multiplicité des opinions dont le contingent est l’objet, l’intérêt, la racine, l’inconstance et l’inconsistance, le destin ; la philosophie est la visée d’un savoir, stable, objectif, fondé sur la raison, universel par conséquent».

On comprend dès lors combien, en des temps où l’opinion fait loi, la philosophie, toujours en quête de vérité, ne peut avoir sa place. Car philosopher n’est rien d’autre qu’inscrire sa pensée dans une recherche constante du vrai. De ce qui est au-delà de ce qui paraît.

Ce n’est rien d’autre que faire fonctionner son esprit sans entrave et sans tabou. Or, qu’est-il de plus éminemment subversif qu’une pensée libre, se déployant au mépris des dogmes et des interdits ? Au Maroc, la philosophie a longtemps fait l’objet de la plus grande suspicion. En novembre 2006, la célébration à Skhirat de la journée mondiale de la philosophie s’est voulue l’affirmation d’une volonté politique de réhabilitation.

On ne peut que s’en féliciter. Mais être au programme de l’enseignement national et être enseigné de manière à éveiller le sens critique, ouvrir au débat et à la remise en cause des idées toutes faites sont deux choses différentes.

Le façonnage de l’esprit de la jeunesse marocaine d’aujourd’hui est là, malheureusement, pour en témoigner. Voilà pourquoi cette rumeur relative à une suppression du concours de philosophie en France ne peut qu’être reçue avec inquiétude.

Bien que nous ne soyons pas français, cela nous concerne car cela signifie que l’esprit libre régresse partout, même là où le mot «liberté» s’inscrit au fronton des institutionsn