A gauche, à  droite et ailleurs

On ne construit pas une démocratie si on ne fait pas Å“uvre de pédagogie et si celle-ci n’est pas construite comme une histoire vraie mais qui fait rêver et racontée par des hommes nouveaux qui y mettent, en plus du coeur, du talent. Nous vivons encore l’enfance de la démocratie.

On aime parfois se laisser surprendre par telle phrase pêchée au hasard d’une déambulation  dans une librairie de la ville. Déjà que les librairies sont aussi rares dans nos villes que le sourire sur le visage d’un commerçant, on imagine le bonheur d’en dénicher une et d’y trouver quelques livres à feuilleter. Ainsi cette citation débusquée par le plus pur et le plus beau des hasards dans je ne sais quel ouvrage : «La vérité n’est crue que lorsque quelqu’un l’a inventée avec talent». On peut la tourner comme on veut, cette phrase sonne comme un aphorisme et vaut, par sa justesse, son pesant, justement, de vérité. Elle expose et se démontre dans un même élan de la pensée car elle prouve ce qu’elle annonce et annonce ce qui n’a nul besoin d’explication. Elle est l’explication car, tournée avec talent, elle s’impose comme vérité. Et qu’est-ce qu’une vérité, en général et de plus en ces temps incertains, sinon ce que tel individu formule, avance ou prétend avec un certain talent ? Mais ô rage, ô désespoir ! nous manquons dramatiquement de vérités tant le talent fait défaut aux propos confus qui sont tenus çà et là dans les médias et hors médias. Tenez, en politique, par exemple, car c’est dans ce domaine que chacun invente sa propre vérité, on assiste à un grand malentendu médiatique fait de phrases en haillons, de langue de bois vermoulu et d’une profusion de platitudes que l’on veut faire passer pour des «vérités» chez les uns, de projets de sociétés chez d’autres et de fermes convictions chez tout le monde. Le bon peuple, lui, ne sait pas à quel saint se vouer. Et à propos de saint, les tenants du discours religieux quant à eux -puisque la foi se mêle au politique maintenant-  pensent qu’ils seront crus sur paroles car celles-ci sont de bonne foi. On ne construit pas une démocratie si on ne fait pas œuvre de pédagogie et si celle-ci n’est pas construite comme une histoire vraie mais qui fait rêver et racontée par des hommes nouveaux qui y mettent, en plus du cœur, du talent. Nous vivons encore l’enfance de la démocratie, n’en déplaise à ceux qui veulent déterrer on ne sait quels mythes nationaux pour faire croire à une renaissance. Ni à d’autres donneurs de leçons qui veulent des lendemains qui chantent fort à l’heure où il est besoin de lendemains qui chantent juste. C’est ainsi que l’on peut commencer à écrire un véritable récit national qui, sans nier le passé, prend en charge le présent pour lui donner un avenir. Longtemps on a cru, tous et partout, que dans les choses de la politique la vérité  est celle du plus fort et du plus roublard. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien. Dans Tel quel de Paul Valéry (pas l’autre) on peut lire cette parole frappée au coin de la lucidité et qui sonne aussi vrai que la citation du début : «Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d’être faux».

D’une vérité à l’autre, mais cette fois-ci sur le terrain de l’expérimentation scientifique, une étude récente publiée par une revue britannique, Biology Letters, révèle que l’augmentation des émissions de CO2 perturbe la faculté de latéralisation des poissons au point qu’ils confondent  leur gauche et leur droite. D’après les scientifiques qui ont observé le comportement de certaines espèces du Pacifique placées en laboratoire dans des conditions extrêmes où l’eau a été trop polluée par de fortes doses de gaz carbonique, les poissons, pourtant vifs et vigilants quant au sens de l’orientation, ne savent plus distinguer leur gauche de leur droite. Et pour un petit poisson, qui plus est habitué aux coraux du Pacifique, ça la fiche mal de ne plus savoir où il habite. Pauvre bestiole ! Mais est-elle la seule espèce à plaindre lorsqu’on sait ce que le monde est devenu depuis que l’homme du juste milieu qui se refuse à tout gober, celui-là même qui  n’accepte pas de plier aux injonctions de telle ou telle partie, se retrouve dans la marge mais, heureusement, hors de la masse où vieux crabes et menu fretin s’entredéchirent à mort. Pour conclure et plus si affinités, on peut lire avec profit l’auteur anglais Jonathan Coe, le meilleur romancier satiriste d’Angleterre dont le roman Le testament à l’anglaise (Gallimard et en poche) est une féroce caricature des années thatchéristes. Dans le Cercle fermé voici un extrait qui résume crûment et illustre, si l’on ose dire, la quadrature du cercle : «La gauche a largement glissé vers la droite, la droite a fait un petit tour vers la gauche, le cercle s’est refermé et les autres n’ont qu’à aller se faire foutre». Lorsqu’une vérité est dite avec talent, comment ne pas y croire ?