A chacun son septième siècle

On est frappé par la similarité des registres sur lesquels fonctionnent les deux extrémismes. Chacun puise dans son histoire les éléments dont il a besoin pour prouver combien l’autre est l’ennemi depuis toujours.

Une fois de plus, l’heure est à l’indignation en France au sein de la communauté musulmane. L’occupation, samedi 20 octobre, d’une mosquée en construction à Poitiers par Génération identitaire, un groupuscule d’extrême-droite, a semé la consternation tant par l’acte en lui-même que par la référence historique invoquée. Le commando composé de 70 membres, qui a occupé au petit matin le toit de l’édifice, a soigneusement peaufiné une opération de communication coup de poing. Il a convoqué l’histoire et choisi un lieu dont le symbole parle à l’ensemble des Français de souche. Tous les écoliers de France et de Navarre connaissent en effet Poitiers comme la ville où, en 732, Charles Martel, souverain du royaume des Francs, a stoppé l’avancée des Arabes.

La figure de proue de l’extrême-droite traditionnelle représentée par le Front national est Jeanne d’Arc, la pucelle de France, héroïne de la lutte contre les Anglais. Se plaçant à l’extrême du parti de Marine Le Pen, aujourd’hui en quête de légitimité politique, le groupuscule Génération identitaire ne prend pas de gant pour nommer explicitement l’ennemi à bouter dehors : le musulman. Condamnée à gauche comme à droite par la classe politique française, cette action de provocation a atteint son objectif, à savoir attirer l’attention des médias et faire la une des JT. Donc véhiculer son message au plus grand nombre. Si le discours ne varie pas, la référence à Charles Martel marque une excursion encore plus lointaine dans le temps, à l’image de ce que font les intégristes musulmans. Une fois de plus, on est frappé par la similarité des registres sur lesquels fonctionnent les deux extrémismes. Chacun puise dans son histoire les éléments dont il a besoin pour prouver combien l’autre est l’ennemi depuis toujours.

Côté musulman, ça va d’abord être le colonialisme, puis les croisades et, quand il s’agit des juifs, la raclée que le prophète Mohamed leur a administrée à Médine. Ainsi, de part et d’autre, le but recherché est le même : titiller le réflexe identitaire pour provoquer le rejet de qui est présenté comme un corps étranger porteur de danger pour la pureté de la communauté. Le drame est qu’en ces temps de crise, ce type de discours accroche. En Europe, à des personnes de plus en plus nombreuses à craindre pour leur travail, pour leur sécurité et pour leur mode de vie, parler d’invasion en rappelant que dans l’histoire la tentative a existé ne peut que faire tilt. Surtout que du côté de «l’envahisseur présumé», les signes renvoyés, et complaisamment grossis par les médias, vont conforter ce sentiment. Entre le voile, la burqa et maintenant le terrorisme salafiste au sein duquel, facteur encore plus angoissant pour le Français moyen de souche, se trouvent des convertis, l’extrémisme de droite ne manque pas de munitions. Il en profite donc pour multiplier ses salves.

Cette montée des extrémismes qui se nourrissent les uns des autres est angoissante. Elle appelle à un réveil de tous ceux qui aspirent au vivre ensemble et sont conscients du danger mortel que représente la recherche effrénée de pureté identitaire. Nous avons besoin de l’autre pour vivre et évoluer sainement. Il suffit de penser aux ravages sur le long terme que l’endogamie provoque au sein d’une communauté. Les maladies et les malformations génétiques engendrées par les mariages consanguins répétés. Le colonialisme a certes été un traumatisme pour nos pays. Mais si l’on veut être honnête avec soi, il faut se rappeler le corps malade qu’était alors notre société, pour ne parler que du Maroc, complètement repliée sur elle-même et objet d’une décadence étalée sur plusieurs siècles. Le contact avec l’autre a créé un choc salutaire.

Le plus extraordinaire dans l’affaire est que l’occupant, par le biais des valeurs universelles qu’il a rapportées dans ses bagages, a fourni à la génération de nos pères les armes pour le combattre. Ces armes-là ont pour nom liberté, égalité et fraternité. Leur acquisition a contribué à forger le Marocain nouveau qui s’est levé, et à bouter le colonialisme dehors. Aujourd’hui, sous couvert d’affirmation identitaire, on glisse insensiblement dans un nouveau cycle de régression culturelle et intellectuelle. Pour en avoir un aperçu, il faut visionner cet extraordinaire document historique qui circule actuellement sur le net. Datant de 1953, on y voit le Président Nasser lors d’une conférence. Celui-ci y raconte en rigolant la demande qui lui a été faite par les Frères musulmans de rendre le voile obligatoire. Rapportant l’échange, il s’esclaffe et fait s’esclaffer à ce sujet une salle immense pleine à craquer. Une scène absolument inimaginable aujourd’hui. Ceux dont se moquait hier Nasser sont aux commandes aujourd’hui. «L’alternance» a eu lieu. Très bien. C’est ainsi la preuve que rien n’est irréversible, que tout se rejoue en permanence et qu’il ne tient qu’à chacun de s’engager dans la bataille des idées pour défendre le projet de société auquel il croit.