50° sous la tente… et la soif d’apprendre

Les Israéliens refusent de délivrer le permis de construire l’école.
Quelqu’un suggère alors à  Nawal de planter des tentes et d’en faire des salles
de cours en attendant l’hypothétique autorisation. L’idée est excellente.
D’emblée, quarante élèves s’inscrivent. L’école démarre avec les moyens du bord.
La chaîne Al Jazira en a vent…

Et si chacun savait ce que vivait l’autre ? Et si chacun ressentait une parcelle, même infime, de ce que son voisin pouvait éprouver, aurait-il tant le goût à  lui faire la guerre ? Au fur et à  mesure que les kilomètres défilent, ces questions taraudent l’esprit. Pour toucher du doigt le sens du mot colonisation, il faut venir là . Là , à  Jelflek, en Palestine. Petit village perdu de la Cisjordanie, Jelflek, 5 000 âmes, paraà®t oublié du monde. Depuis le défunt processus d’Oslo, les territoires palestiniens sont divisés en trois zones : la A, sous autorité palestinienne, la B, sous autorité conjointe israélo-palestinienne, et la C, sous autorité exclusive des Israéliens. C’est le cas de Jelflek. Ce hameau n’a rien de particulier, sinon que sa quotidienneté est celle de l’occupation. Quarante kilomètres le séparent de Jéricho, la ville la plus proche. Sur le chemin, selon les jours, un, deux ou trois barrages militaires. A chaque fois, le même rituel se répète : montrer ses papiers, dire o๠l’on va, d’o๠l’on vient, et faire une prière muette pour que les jeunes soldats de garde ne se soient pas levés du pied gauche. Tout autour, le paysage est blanc. Blanc et poussiéreux. Le ciel fait des siennes. Décembre est largement entamé mais la pluie reste aux abonnés absents. Le thermomètre flirte avec les 25°. Le sol n’en peut plus d’avoir soif. Rocaille et terre brûlée à  perte de vue. Le regard s’y perd quand, brusquement, il butte sur un à®lot de verdure. Au milieu de nulle part, surgissent des fleurs et des arbres. Des pavillons coquets avec de charmants toits en tuiles rouges. C’est une colonie israélienne. Aux alentours du village, sept pavillons ont poussé comme des champignons. Leurs habitants, barricadés derrière les barbelés, jouissent de tous les attributs du confort. Ceux de Jelflek n’ont pas accès aux plus élémentaires. Comme l’électricité par exemple. A ce jour, le village n’est pas électrifié. Une batterie de portable qui se décharge et vous êtes coupé du monde. Parce que, bien entendu, il n’y a pas de téléphone fixe non plus. Impossible ainsi de joindre Nawal pendant plusieurs jours. Nawal, c’est un immense sourire et des «habibat kalbi» à  profusion qui vous accueillent. Au-delà , une volonté à  toute épreuve pour changer le réel. Nawal est directrice d’école. Une école bien particulière, o๠les classes se déroulent sous des tentes. En été, la chaleur est étouffante et, en hiver, la pluie s’infiltre à  travers les parois. Mais la soif d’apprendre est insatiable. A Jelflek, 90% des femmes sont analphabètes. Dans ce village o๠l’on ne vit que du travail de la terre, il n’existait jusque-là  qu’une école, l’école de l’UNRWA. Mais l’enseignement de celle-ci s’arrête à  la neuvième année. Au-delà , il faut aller continuer sa scolarité ailleurs. Les parents refusant de les laisser partir, les filles réintégraient la maison o๠elles perdaient vite le peu d’instruction acquise. Nawal est une exception. Elle est la seule femme de Jelflek à  avoir pu aller à  l’université. Ses études achevées, la jeune diplômée retourne dans son village, une idée fixe en tête : créer un lycée pour permettre aux jeunes filles de poursuivre leurs études secondaires sur place. Pour ce faire, elle tape à  toutes les portes. Il faut d’abord un terrain o๠installer l’école. Un mécène de Naplouse offre un lopin de terre. Les enseignants ? Elle multiplie les allers et retours sur Ramallah. Le ministère de l’Education accepte d’envoyer des professeurs à  Jelflek. Reste un problème quasi insoluble à  résoudre : au-delà  de l’argent pour bâtir l’école, il faut obtenir l’autorisation de la construire. Or, les Israéliens refusent quasi systématiquement de délivrer ce permis, un moyen de pression parmi d’autres pour acculer les Palestiniens à  s’en aller. Qu’à  cela ne tienne: quelqu’un suggère à  Nawal de planter des tentes et d’en faire des salles de cours en attendant l’hypothétique autorisation. L’idée est excellente. D’emblée, quarante élèves s’inscrivent. L’école démarre avec les moyens du bord. La chaà®ne de télévision Al Jazira en a vent. Elle lui consacre un reportage. Informé, un représentant de l’UNESCO débarque. Ce jour-là , il fait 50° sous la tente. Choqué, le fonctionnaire international fonce chez les Israéliens pour dénoncer le scandale de ces adolescents acculés à  étudier dans de telles conditions. L’administration israélienne cède. Elle délivre le précieux permis. Les dons pour construire l’école affluent. Parmi eux, ceux de la toute jeune association Solidarité Maroc-Palestine. Nawal a gagné son pari. De l’autre côté du mur, black-out sur cette réalité. Israà«l interdit à  ses ressortissants de pénétrer dans les territoires palestiniens. Le seul visage que la société israélienne connaà®t des Palestiniens est celui des kamikazes qui se font exploser dans les bus. Pas ceux des enfants qui étudient à  la lueur des bougies. Comment s’étonner dès lors que le sang des uns et des autres continue à  couler.