2014, que des priorités !

Le modernisme nous file ses avatars quand la modernité, la vraie, elle, nous fait la nique. Parce que, si le parc automobile enfle à  n’en plus pouvoir, dans les têtes, pour user du langage ado, ça régresse «grave». Pour exemple – et on ne parlera pas même de la bataille de chiffonniers à  laquelle se livrent certains de nos grands partis – cette tendance invraisemblable qui prend corps dans le paysage social, celle d’envoyer des menaces de mort à  tout va et pour n’importe quoi…

Une nouvelle année, soit une nouvelle page du livre personnel et collectif à écrire. 2014 a démarré. Pendant tout le mois en cours, nous nous échangerons des vœux de bonheur, de santé et de prospérité. Nous nous dirons des mots aimables, auront une pensée les uns pour les autres et nous nous promettrons des choses peu ou pas réalisables à tenir. Au moment même où, ces promesses-là, nous les formulons, comme, par exemple, de s’accorder plus de temps pour soi et pour ses proches, nous savons pertinemment qu’elles resteront pour l’essentiel des voeux pieux. Car la machine infernale ne laisse plus grand répit à bon nombre d’entre nous. Notre réalité, comme aux quatre coins de la planète, c’est désormais cette course permanente contre la montre qui vous fait enchaîner les jours, les semaines et les mois sans plus savoir où vous allez et, surtout, où passe votre vie.

Longtemps, pour se consoler de ce qui ne marche pas, ou de travers, au Maroc, on pouvait se raccrocher à l’idée d’y jouir d’une bonne qualité de vie. Nous ne sommes ni la Suisse ni la Norvège, nous plaisions-nous à penser, mais, même si le chemin qui mène au développement s’avère plus long que prévu, nous disposons de l’essentiel ; du soleil à profusion, une belle solidarité familiale, de la proximité, sociale et physique, des fruits et des légumes succulents à bon prix, un coût de la vie somme toute raisonnable. Ceci compensant cela, nous pouvions, sans rouler sur l’or, nous estimer globalement mieux lotis que d’autres, vivant dans les pays riches et développés. Mais ceci n’est plus exact, ou de moins en moins. Cette qualité de vie si précieuse qui faisait le propre du Royaume s’amenuise jusqu’à, parfois, s’évanouir complètement. Les prix flambent, on court sans arrêt, on ne se voit plus ou sur rendez-vous et même les fruits se mettent à ne plus avoir de goût. Le modernisme nous file ses avatars quand la modernité, la vraie, elle, nous fait la nique. Parce que, si le parc automobile enfle à n’en plus pouvoir, dans les têtes, pour user du langage ado, ça régresse «grave». Pour exemple – et on ne parlera pas même de la bataille de chiffonniers à laquelle se livrent certains de nos grands partis – cette tendance invraisemblable qui prend corps dans le paysage social, celle d’envoyer des menaces de mort à tout va et pour n’importe quoi. Ainsi, en cette fin d’année 2013, deux personnalités politiques en ont-elles fait successivement l’objet. La première est Driss Lachgar, le SG de l’USFP sur lequel un obscur cheikh a lancé une fatwa parce que le leader du parti de la rose a eu l’outrecuidance aux yeux de cet individu de réclamer l’abolition de la polygamie et l’égalité en matière d’héritage pour les hommes et les femmes. L’affaire est si grave que le parquet, après avoir un peu traîné les pieds, vient de diligenter une enquête. La seconde victime est le député du PJD Abou Zaïd El Mokri, auteur d’une blague douteuse sur les commerçants soussis. Une blague de mauvais goût certes mais une blague, qui plus est, vieille de quatre ans et opportunément exhumée pour clouer l’intéressé au pilori. Que l’on s’en prenne à ce dernier en l’accusant de racisme ou, même, en l’abreuvant d’insultes, passe encore. Mais qu’on terrorise sa famille par des coups de fils menaçants, que l’on traumatise ses enfants en les faisant retourner en larmes chez eux, cela est proprement inadmissible. Selon un quotidien de la place, un MDM de Suède aurait même été jusqu’à mettre la tête du député à prix ! ! ! Ce qui ajoute à la consternation, c’est qu’il ne s’agit pas là de cas exceptionnels. Avant Driss Lachgar et Abou Zaid El Mokri, d’autres personnalités marocaines, hommes politiques mais aussi acteurs associatifs ou artistes ont connu par le passé pareille mésaventure.

Fort heureusement, à ce jour, ces menaces restent des paroles en l’air mais cela n’enlève pas de leur gravité. Leur multiplication et banalisation sont révélatrices du degré gravissime d’intolérance atteint dans certaines franges de la société. La fragilisation des égos y est telle qu’elle rend la contradiction insupportable au point de vouloir supprimer son auteur ! Qu’on en arrive à mettre à prix la tête de quelqu’un pour une blague, fut-elle la plus détestable qui soit, c’est dire combien le mal est profond. Quelque chose dans le lien social s’est rompue qui demande à être réparé en toute urgence. Cela devrait faire partie des grandes priorités de 2014, ce qui est en cause à travers ce phénomène n’étant autre que le bien-vivre ensemble.