2011 : du sens et de la perspective

On ne peut se satisfaire de tomber «amoureux d’un taux de croissance», en l’absence d’un projet politique qui ait du sens. Le Maroc n’est pas dans une simple phase de turbulence. Son état s’apparente à  une crise de langueur.

La deuxième décennie de ce siècle vient de pointer à l’horizon. Dans quel état et surtout dans quelle perspective se trouve le Maroc ? Essayons de voir où nous pourrions être dans dix ans. Pour peu que nos gouvernants aient l’efficacité nécessaire, on peut faire l’hypothèse vraisemblable d’une croissance moyenne de 5% par an. Cela veut dire que les accroissements quantitatifs de richesses seront considérables. Et au vu du ralentissement de la croissance démographique, le revenu par tête d’habitant connaîtra une progression plus sensible que celle observée dans la décennie écoulée. Cela veut dire qu’en 2020, nous serons près de trois ou quatre fois plus riches que nous l’étions en 2000. Certains vous diront que le Maroc de ces dix dernières années a déjà changé à grande vitesse ; le projet TGV est emblématique de cette grande métamorphose de nos villes, de nos territoires, de nos infrastructures. Tout change autour de nous à un rythme exponentiel. Tout pessimisme est sans fondement à condition que l’on sache éviter quelques embuches qui sont sur notre chemin. Les plus optimistes vous livreront la recette du futur immédiat : consolidons cette trajectoire ; ne soyons pas surpris d’avoir quelques problèmes d’adaptation. Tout juste quelques turbulences à gérer. 

En fait, c’est une conception bien réductrice de notre état et de notre devenir. On ne peut se satisfaire de tomber «amoureux d’un taux de croissance», en l’absence d’un projet politique qui ait du sens. Le Maroc n’est pas dans une simple phase de turbulence. Son état s’apparente à une crise de langueur. Une impuissance du politique et des dysfonctionnements institutionnels qui déstabilisent les fondements de la croissance pérenne et solidaire et font courir au pays les plus grands risques. Le citoyen pense tout bas ou tout haut que la richesse se concentre. L’électeur, fatigué par l’absence d’alternative réelle, a déserté les urnes et le militant prend sa retraite. Une certaine angoisse étreint nos concitoyens. Avec une montée en charge de questionnements existentiels. Où la technocratisation de la politique, sa dévalorisation nous mènent-elles? Les inégalités continueront-elles inexorablement à se développer ? Que devient le civisme dans notre société ? Le travail est-il toujours le mode suprême de l’accomplissement de soi ? Qu’appelle-t-on de nos jours un modèle de société marocaine ? Quel est le sens et quelle perspective donnons-nous à notre avenir ?

Il faut bien convenir que le Maroc d’aujourd’hui agit et pense dans l’urgence, notamment en politique, ce qui nous empêche de former un projet. D’où ce sentiment d’impuissance qui accompagne notre incapacité de prévoir et paralyse toute démarche de long terme. C’est pourquoi nos institutions éprouvent tellement de difficultés à s’organiser de façon efficace. Les administrations piétinent devant la complexité changeante de leur tâche. Les dirigeants s’entourent de technocrates, ils se fient au savoir parcellaire d’experts, qui leur semble garanti, scientifiquement. Le politique s’abîme dans la technocratie. L’efficacité désormais se réfugie en apparence dans le court terme. Un projet de société pourrait émerger lorsque l’Etat ne portera plus l’idéal de modernité comme une simple voie d’adaptation à des injonctions extérieures, dont il espère qu’elles lui apporteront un surcroît de ressources matérielles et un satisfecit de ses partenaires internationaux. Car derrière cette option se dissimule en fait un processus de modernisation conservatrice, une combinaison de «coquilles d’institutions» aux parures de modernité avec la pérennisation de l’autorité traditionnelle. Et la politique, au sens grec du terme, a démissionné dans un aveu d’impuissance, car elle s’est conçue comme un système de management de l’économie, alors qu’elle est fondamentalement porteuse d’un dessein social, d’un mode d’organisation de la cité.

Un projet de société ne pourrait émerger que le jour où les partis politiques redécouvriront l’originalité de leurs fonctions au sein des institutions politico-administratives au lieu de se complaire dans un statut accessoire. Leur dérive actuelle contribue non seulement à les éloigner de la société et des acteurs sociaux, à les enfermer dans une scène politique officielle et artificielle, mais aussi à aviver au sein de la population la perception de leur externalité et de leur appartenance à un univers symbolique affranchi des réalités sociales. Et ce n’est pas le remembrement à la hussarde du champ politique qui donnera plus de sens à la politique. Cette «innovation» est plus destructrice que créatrice. Elle se déploie dans une logique de patronage, sert de relais clientélaire à des élites en mal de reconnaissance  et s’active comme un réseau pourvoyeur d’autorisation de toute sorte. Cet état régressif nous conduit à une désorientation générale qui explique aussi la crise morale que nous vivons. Le désenchantement civique n’est qu’un des signes de dérèglement de notre société. Cette perte de repère explique la montée des individualismes en même temps que les recherches d’identités enracinées dans le passé. Il ne faudrait pas s’étonner de la montée de l’intolérance ou de l’intégrisme. La résignation serait le plus grand contresens face à ces dérives. Un projet de société mobilisateur ne viendra pas de l’enceinte du gouvernement. La décision est entre les mains de chaque citoyen. Elle est logée dans toutes les cellules qui composent la société. Alors, comportons-nous en citoyens et engageons un débat d’idées. Pour agir. Et on peut agir. Ce chemin ne sera pas rectiligne, nous buterons sur des obstacles et nous commettrons des erreurs, mais peu importe, car ce chemin, c’est celui de l’Espoir.