2006 : colère et désillusion

On ne versera pas de larmes
de crocodile sur l’ancien chef d’Etat irakien. Pour ses crimes, celui-ci méritait mille fois d’être condamné. Mais la peine de mort dont il a écopé est un chà¢timent barbare, inacceptable dans son principe,
qu’il s’agisse de lui ou d’un autre.

Bien triste fin que celle de l’année 2006. Quels qu’aient pu être les moments d’embellie à mettre à son compte, c’est sans regret que l’on en tourne la page. A l’heure où l’esprit de la fête était censé primer, elle s’est clôturée sur deux événements, l’un sur le plan international, l’autre de dimension locale, qui laissent le cœur rempli de colère, d’amertume et de découragement.

Dégoût, il n’est pas d’autre mot pour qualifier le sentiment éprouvé devant les images, diffusées par toutes les télévisions du monde, de la pendaison du Président Saddam Hussein. Cet homme fut un dictateur de la pire espèce, un homme qui n’avait que mépris pour la vie d’autrui. Les morts à son actif se comptent par milliers et l’accusation de crime contre l’humanité n’est pas de trop pour qualifier les forfaits dont il fut l’auteur. Mais pour criminel qu’il ait été, il n’en demeurait pas moins un homme dont il était du devoir de ses juges de préserver la dignité. Cette dignité, l’armée d’occupation américaine l’avait déjà, une première fois, piétinée à escient au moment de son arrestation. Ces images dégradantes d’un vieillard hirsute, la bouche ouverte balayée par un faisceau cru de lumière visaient à humilier le vaincu. Des millions d’Arabes et de musulmans se sont, du coup, sentis bafoués, cet homme, malgré son infamie, restant un des leurs. Avec le film de la pendaison, un palier supplémentaire a été gravi. On ne versera pas de larmes de crocodile sur l’ancien chef d’Etat irakien. Pour ses crimes, celui-ci méritait mille fois d’être condamné. Mais la peine de mort dont il a écopé est un châtiment barbare, inacceptable dans son principe, qu’il s’agisse de lui ou d’un autre.

Toutefois, en la circonstance, le problème dépasse cette problématique. Tout comme celle du simulacre de justice qui a conduit à le condamner à mort. L’émoi et le scandale portent sur la transformation en spectacle du passage d’un être de vie à trépas dont les médias se sont faits complaisamment le relais. Ils n’ont certes pas – à l’exception de deux ou trois chaînes – poussé le voyeurisme jusqu’à montrer la trappe s’ouvrant sous les pieds du condamné mais ce qu’ils ont donné à voir suffisait en lui-même ! Ce n’était d’ailleurs pas sans rappeler ces autres images insoutenables des otages en Irak juste avant leur décapitation. Le diktat de l’audimat, associé à la logique du ch’rif qui pend haut et court – comme à celle du ch’rif qui tranche sec et net -, cela nous a donné ces mises à mort télévisuelles qui pénètrent nos salons à l’heure où l’on passe à table. Nous voilà presque revenus à ces temps anciens où les pendaisons et autres «ébaudissements» se déroulaient sur la place publique sous le regard de la foule, venue y assister en famille. La société moderne se targue d’avancées civilisationnelles sans précédent. Au vu de ceci, de quel progrès peut-on encore se vanter ?

Avancer puis reculer, à ce destin-là, l’homme paraît condamné à ne jamais échapper. Au moment où l’on croit avoir franchi des étapes décisives, un événement survient qui vous rappelle à la précarité des acquis engrangés. Si l’actualité internationale a donné à s’émouvoir, l’actualité nationale n’a pas été en reste, clôturant 2006 dans l’amertume et la désillusion. A M. le Premier ministre, un grand merci pour son cadeau de fin d’année ! L’interdiction du journal Nichane et la poursuite de ses journalistes représentent un terrible soufflet pour tous ceux qui, préférant la bouteille à moitié pleine à la bouteille à moitié vide, valorisaient les moindres avancées et se voulaient confiants dans la volonté de changement exprimée en haut lieu. Aussi n’est-il ici de mots suffisamment forts pour dire la déception devant l’acte répressif posé par le gouvernement. Déception et angoisse pour les lendemains à venir. L’humour du terroir interdit d’expression ! Taxé d’atteinte à la sacralité de l’islam ! Mais où sommes-nous ? Avec qui sommes-nous ? Si aujourd’hui on nous interdit de rire des blagues sécrétées par notre propre société, que va-t-il en être demain ? Comment continuer à faire confiance, comment continuer à se sentir en confiance ? Céder ainsi à la pression des extrémistes! Messieurs qui nous gouvernez, qu’avez-vous donc fait de cette chose essentielle qui se nomme courage politique ?