1912 : Le Maroc pays colonisable

« La question du Maroc nous réserve la dernière chance impériale qui puisse nous rester. Partout ailleurs, nous ne pouvons plus espérer que des développements économiques. Au Maroc, seulement, nous trouvons la possibilité d’étendre notre domaine ethnique et surtout linguistique. Nous pouvons étendre l’aire de notre civilisation ».

Dans les témoignages des dignitaires du Makhzen comme des chroniqueurs européens, la mort du sultan Hassan 1er, en 1894, augure d’une nouvelle ère et la fin d’une autre. Le sultan, par un jeu diplomatique subtil, une action soutenue sur le terrain par ses expéditions dans les confins, Sahara, Souss, Tafilalet, aura réussi à retarder l’échéance de la domination européenne. La France voisine, dans le territoire algérien, lorgnait cet empire qui fascinait… Pour certains romantiques, le Maroc était un musée de vieilleries sociologiques qui n’étaient pas sans rappeler l’Ancien Régime et le voulaient un laboratoire pour de nouvelles idées. Pour la France, le Maroc était plus qu’une conquête coloniale. C’était un enjeu national. Il était l’exutoire du nationalisme français face à l’Allemagne depuis la défaite de Sedan en 1870. Autant souscrire aux doléances de la perfide Albion pour l’Egypte, mais s’opposer à ce que l’Allemagne puisse mettre pied en Afrique du Nord. Les rivalités des puissances coloniales retardèrent l’échéance de la colonisation. Mais le processus était inéluctable…

A Oran, le parti colonial, sous la houlette du député Eugène Etienne, remuait ciel et terre, pour la conquête du Maroc. «La question du Maroc, disait-il en 1898, nous réserve la dernière chance impériale qui puisse nous rester au point où en est le partage de la terre. Partout ailleurs, nous ne pouvons plus espérer que des développements économiques. Au Maroc, seulement, nous trouvons la possibilité d’étendre notre domaine ethnique et surtout linguistique. Nous pouvons étendre l’aire de notre civilisation».

Le Maroc est l’expression, disait-on à l’époque !, «de la renaissance de l’orgueil français». A côté des manœuvres diplomatiques, pour gagner l’Angleterre et neutraliser l’Allemagne, la France s’échinait, de l’Algérie voisine, à gagner le terrain, à partir de la garnison de Aïn Sefra, où officiait un certain Hubert Lyautey. Il sera le maître de ce qu’on appelait dans les annales coloniales «la tache d’huile» et qui culminera avec l’occupation de Boudnib et d’Oujda en 1907, à l’est et au sud-est, et puis, par un effet de l’épervier, la prise de la Chaouia, par le général d’Amade. On parlait déjà de l’algérianisation de la Chaouia. Le hasard (mais est-ce un hasard ?) voulait que deux nationaux qui mettront en œuvre avec «brio» l’ordre colonial après l’indépendance fussent tous deux issus de ces régions fraîchement conquises, l’un natif de Boudnib, un certain Mohammed Oufkir, et l’autre fils de la Chaouia, Driss Basri. Les premiers patrons de la police étaient pour la plupart originaires d’Oujda. Nos sécuritaires issus de ces trois contrées maintiendront avec l’Algérie des rapports ambiguës, néanmoins affectifs, et les sécuritaires algériens le leur rendront bien. Parallèlement à la tache d’huile, la pression économique se fera, par l’effet subtil et pernicieux, à travers des crédits financiers moyennant prélèvement des sommes sur les douanes des grands ports. Et puis, à travers une arme redoutable, sous l’appellation neutre de missions scientifiques, et qui préparera à ce qu’on pourrait appeler «la vulgate coloniale»… Ses pionniers paveront la voie aux clairons des militaires. On connaît les plus célèbres, le Père de Foucauld, avec son bréviaire Reconnaissance du Maroc, Edmond Douté avec son œuvre monumentale En Tribu, Eugène Aubin, auteur de Au seuil du Maroc moderne republié récemment sous un nouveau titre (Le Maroc dans la tourmente), Michaux Bellaire qui présidait la légation française à Tanger…, pour ne citer que les plus connus et qui auront marqué les centres de décision.

Décidément, le Maroc était colonisable, ou pour reprendre l’expression du sultan Moulay Hafid, titre d’un ouvrage, inédit, qu’il avait écrit, Le mal est profond (da’ou al ‘atab qadim) ou dans un jargon savant Le mal est structurel. L’ingéniosité des tenants de l’ordre colonial, par un lent processus de maturation, mettront en avant un nouveau modèle de domination, celui qui a été initié en Tunisie, le Protectorat, mais qu’on voulait adapter pour le cas marocain de par la complexité sociologique du Maroc et la rémanence d’une vieille structure du pouvoir, le Makhzen. On voulait une occupation à moindre coût, pensait-on dans le cénacle des «colonialistes», en évitant les travers de l’expérience algérienne, qui, disait-on, avait dépersonnalisé l’Algérien. Il serait illusoire de croire que le système du Protectorat est l’œuvre de Lyautey. Le système était dans l’air, et celui qui confectionnera les termes du traité était l’ambassadeur Regnault qui optera pour des relations de collaboration entre deux structures, une qui renvoie à la structure archaïque, mais néanmoins indispensable, et l’autre moderne. Les sceptiques ne cessaient de s’élever contre cet ordre abracadabrant des deux structures qui «n’ont rien de commun, ni la formation d’esprit, ni la conception du bien public, ni la méthode administrative». Les tenants du système du Protectorat rétorquaient en avançant que le Protectorat n’était en somme qu’une ruse juridique pour une administration directe. Le premier résident général, Lyautey, était acquis à l’idée d’une domination en douce, qui, selon son mentor, Gallieni, avait officié à Madagascar, «il vaut mieux régner avec le mandarin, que contre lui». Après Lyautey, on était plus dans le cadre d’une administration directe où le vieux Makhzen n’était qu’un artifice. Les deux structures, qui ont été confectionnées pour la présence française, coexisteront, cahin-caha, même après le Protectorat, qui n’était pas, comme le voulait la lecture officielle, une simple parenthèse. Peut-être la chance du Maroc était qu’il n’y avait pas de rupture en 1912 avec l’ordre ancien, et que l’indépendance était une forme de «marocanisation du Protectorat». Avec toute de même cette différence, la subordination du Makhzen ancien à l’administration néo-chérifienne (un euphémisme pour désigner l’administration moderne) sous le Protectorat. Avec l’indépendance, et particulièrement depuis 1972, c’est l’administration moderne qui est soumise au Makhzen…Mais les deux structures feront chemin ensemble. Elles s’attiferont un moment du vocable «authenticité et modernité» qui n’était que la reprise de cet ordre confectionné par Regnault et mis en œuvre, avec brio, il est vrai, par Lyautey. Un attelage difficilement tenable qui demandait du génie, et Lyautey en avait.