1797 otages !

Partout le doctorat français est considéré comme équivalant aux autres diplômes du même type sauf au Maroc ! Le Maroc reconnaît les PHD américains, canadiens, anglais, les doctorats belges, qui, eux, reconnaissent le français que le Maroc ne reconnaît pas !

Sous couvert de relever de la chose publique, les décisions prises par les responsables politiques se présentent revêtues d’abstraction normative. Pourtant, il est une évidence qui, dans certaines circonstances, prend une acuité particulière : leurs auteurs sont des hommes, porteurs, comme tous les êtres sur cette terre, d’une histoire propre qui conditionne leurs choix et leurs comportements. Au-delà des considérations objectives qui conduisent à opter pour telle ou telle voie, il en est d’autres, plus obscures et plus subjectives, renvoyant à la problématique personnelle des acteurs en question.

D’où l’interrogation suivante : quelle mouche a donc piqué le ministre de l’enseignement supérieur, Habib El Malki, pour l’amener à faire preuve d’une telle intransigeance sur le dossier des enseignants titulaires d’un doctorat français ? Et quelle est – surtout – le fondement de la raison qui, à la base, déclasse ces derniers par rapport à leurs confrères formés dans les autres universités étrangères, européennes et américaines ? Il y a là quelque chose d’étrange, quelque chose qui renvoie à un «pathos» gros comme le nez au milieu de la figure. Pendant des décennies, la destination première des étudiants marocains à l’étranger fut la France. Un fait compréhensible au regard de notre histoire avec ce pays. Or, c’est cette même histoire, lourde de ce que son passif colonial a pu laisser comme séquelles dans l’inconscient collectif, qui revient régulièrement, comme dans le cas présent, en boomerang.

Mais rappelons d’abord les faits. Depuis le 1er novembre, une grève de la faim illimitée a été entamée par les enseignants chercheurs titulaires d’un doctorat français. Pour qui découvre le problème, la réaction naturelle est d’abord de s’étonner du caractère extrême du moyen choisi pour se faire entendre. Encore une grève de la faim se dit-on, blasés que l’on est par la banalisation de l’utilisation de cette arme, censée pourtant être de dernier recours. Est-il pensable de mettre sa vie en danger pour des revendications corporatives ? Mais voilà que l’on apprend que le dossier en question est en souffrance depuis vingt ans. Vingt ans pendant lesquels, de fausses promesses en promesses non tenues, on en est arrivé au stade actuel. Un stade de pourrissement tel qu’il accule des enseignants chercheurs, une catégorie socio-professionnelle pourtant peu portée à faire des vagues, à opter pour des attitudes radicales. A l’heure où s’écrivent ces lignes, une quinzaine de grévistes sont déjà à l’hôpital. C’est dire la détermination des concernés.

Le problème en effet a deux décennies d’âge. Il remonte à 1984, date à laquelle la France, par volonté d’homogénéisation avec le reste de l’Europe, opte pour le doctorat unique. Celui-ci remplace les deux types existant alors : le doctorat de troisième cycle et le doctorat d’Etat. Le Maroc qui, en cette matière, comme pour le reste des cursus académiques, était aligné sur la France, se retrouve désemparé face à cette réforme. Comment considérer ce nouveau doctorat ? Equivalent à son DES ou à son doctorat d’Etat ? Plutôt que de trancher, l’administration se mit en complète contradiction avec la loi. En attendant de résoudre la question, les titulaires de ce doctorat unique sont recrutés en tant que maîtres de conférence sur la base d’une simple lettre du secrétariat de l’Education nationale. Or, les textes de la fonction publique ne souffrent pas d’ambiguïté : on ne peut engager d’enseignants tant qu’on n’a pas statué sur l’équivalence de leurs diplômes. Résultat, depuis 1984, 1 797 enseignants chercheurs sont otages de cette faute administrative, bloqués dans leur avancement et leurs émoluments mais, surtout, victimes, sur le plan moral, d’une absence de reconnaissance. Quatre ans après son recrutement, un maître de conférence accède au grade de professeur de l’enseignement supérieur. Bien que titulaires comme leurs confrères d’un doctorat, eux sont restés au stade de simples professeurs assistants n’ayant le droit ni de postuler au poste de doyen ni à d’autres responsabilités administratives au sein de l’université.

En 1996, le Maroc fond à son tour ses deux doctorats en un seul. Théoriquement, cela aurait dû signifier la résolution du problème. Mais non ! Toujours pas d’équivalence pour les 1 797 proscrits, condamnés à continuer à évoluer dans un no man’s land juridique. On leur propose de passer des concours et autres solutions boiteuses qu’ils refusent pour une question de principe. Ils ne demandent ni plus ni moins que la reconnaissance de la qualité de leur diplôme, reconnaissance qui doit leur donner droit au grade de professeur, et la préservation de l’intégrité de l’ancienneté acquise depuis 1984. Partout à travers le monde, le doctorat français est considéré comme équivalent aux autres diplômes du même type, sauf au Maroc ! Le Maroc reconnaît les PHD américains, canadiens, anglais, les doctorats belges, qui, eux, reconnaissent le français que le Maroc ne reconnaît pas ! Enfin, du moins pas celui d’avant 1996 ! Allez donc comprendre cette logique ! On s’abstiendra de faire de la psychologie sauvage, mais il est difficile de ne pas sentir dans cette intransigeance injuste et stupide un goût diffus de règlement de comptes. Ces diplômés des universités françaises devant lesquelles s’ouvrent en général toutes grandes les portes de l’espace économique, eh bien, à l’université marocaine, il leur faudra se contenter de strapontins ! Chacun son tour ! Et comme l’administration ne se trompe jamais …