Y a-t-il de bons formateurs sur le marché ?

Cadres retraités, enseignants sans expérience de l’entreprise, ou dépourvus de la pédagogie propre à la formation des adultes… on trouve de tout dans le secteur.
L’entreprise doit définir ses besoins avec précision et imposer
des critères stricts pour le choix du prestataire : sa notoriété,
le portefeuille d’animateurs dont il dispose, le rapport qualité-prix…

Ce patron d’une grande PME industrielle est dépité. Plus question de lui parler de formation du personnel. Non pas parce qu’il ignore tout de l’importance de cet aspect dans le développement de son entreprise, mais parce qu’il est déçu par la réalisation des programmes qu’il avait engagés dans ce domaine. «J’ai payé quelque 300 000 DH pour former mes ingénieurs sur des cycles de perfectionnement en marketing, GRH et management. Je n’ai vu aucun résultat, sans oublier les tracasseries des contrats spéciaux de formation dont j’attends le remboursement depuis belle lurette», explique-t-il.
Abdelaziz Soufi, chef de projet informatique, quant à lui, n’a rien retenu de son séminaire en informatique. Il croyait bien faire au départ en s’inscrivant dans un séminaire dont le contenu lui paraissait intéressant. Aujourd’hui, il n’a pas fini de digérer sa déception et sa colère. «Je maîtrisais davantage le sujet que mon animateur ! En plus, son document sentait à plein nez le copier-coller. J’ai déboursé 6 000 DH sans avoir rien appris», se lamente-t-il. C’est effectivement cher payé.

Dans bien des séminaires, les salles se vident l’après-midi à cause d’une matinée décevante. Ces exemples sont symptomatiques de ce qui se passe dans le milieu de la formation.
Depuis une dizaine d’années, sous l’impulsion du programme de mise à niveau des entreprises et de la réforme des contrats spéciaux de formation, le secteur a le vent en poupe. La mise à niveau des administrations et autres offices publics n’a fait qu’amplifier le phénomène. Pour exemple, l’Office national de l’électricité (ONE) a déboursé l’année dernière quelque 80 MDH en formation continue pour ses 4 800 agents (soit plus de 50 % de son effectif), ce qui représente plus de 7 % de la masse salariale. Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Les investissements dans le domaine ont globalement progressé à deux chiffres dans les dix dernières années.

Aujourd’hui, il existe 600 organismes de formation
Pour capter cette manne, des cabinets se sont créés à tour de bras. Des cadres senior, profitant des programmes de départs volontaires dans de nombreuses entreprises du privé, ont troqué un poste stable contre l’attaché-case et le costume cravate d’un consultant formateur. On trouve également dans le métier des enseignants qui ont plus ou moins un vécu en entreprise et des personnes insuffisamment armées pour ce genre de mission, mais qui s’accrochent grâce à des outils théoriques glanés lors de séances de formation qu’elles ont elles-mêmes suivies çà et là.
Bref, étant entendu qu’il n’y a aucune barrière à l’entrée, tout le monde peut se proclamer formateur. Il n’est donc pas surprenant que l’on dénombre actuellement plus de 600 organismes de formation, et entre 2 500 et 3 000 formateurs répartis entre indépendants, formateurs internes, consultants internationaux… On peut même estimer qu’on est loin du compte tant il y a de structures ou d’indépendants qui se risquent épisodiquement dans le domaine. Le résultat de ce grand «bazar» est que l’on peut tomber sur de véritables charlatans.
«Les formateurs passe-partout existent bel et bien sur la place. Ils peuvent aussi bien proposer leurs services en management des organisations et en contrôle de gestion, qu’en techniques de communication et pour l’animation de la force de vente. Mais ceux-là n’arrivent pas à perdurer», explique Mohamed Bachiri, président actuel de l’AGEF (Association des gestionnaires et formateurs du personnel). Mais ils auront fait des dégâts avant d’être identifiés et mis sur la touche

Il faut savoir arrêter quand il devient clair que le prestataire est «out»
Bien sûr, ce sont les PME qui sont les premières à tomber dans le piège. Méconnaissance du marché de la formation et de ses intervenants directs, pas de structure interne pour identifier les besoins en formation : elles se font berner par le premier venu. En revanche, les grandes structures sont beaucoup plus averties. Le plus souvent, elles font appel à leurs formateurs internes, formés pour l’occasion. De même qu’elles construisent des programmes sur mesure et ne font appel à des externes que pour des opérations ponctuelles. Ceci dit, les déceptions ne manquent dans ces milieux. Pour Mohammed Benouarrek, DRH au sein du groupe pharmaceutique Novartis, celles-ci portent essentiellement sur le décalage entre les contenus des formations et la réalité ou encore sur la manière de transmettre le message. «Beaucoup confondent pédagogie et andragogie (enseignement des adultes)», note-t-il.
Outils non adaptés au contexte de l’entreprise, méthodologie défaillante, manque de réactivité… Ce sont là certains des manquements parfois reprochés aux formateurs. Pour ce qui concerne les experts venant de l’étranger, il s’avère que certains d’entre eux font preuve d’une méconnaissance de l’environnement.
Ceci dit, la relation avec un formateur n’est pas éternelle. Il faut savoir tourner la page et veiller par la suite à identifier le bon partenaire. A condition de fixer noir sur blanc les obligations de chacun. Et pour commencer, mettre au point quelques critères de base pour retenir les meilleurs. Bien souvent, la notoriété du cabinet ou du consultant peut faire l’affaire. Mais ce n’est pas tout. Il faut un vécu professionnel, une expertise dans un domaine particulier mais aussi la facilité d’expression et surtout des outils et supports pédagogiques et andragogiques. Sur la place, il y a bien des cabinets ou des formateurs qui répondent à tous ces critères, mais l’image de la profession est brouillée par les prestataires qui bénéficient de marchés de complaisance. Un grand nettoyage dans le secteur est plus que nécessaire

«Il doit avoir la pédagogie pour enseigner aux adultes»

«Aujourd’hui, le marché de la formation manque encore de cadre légal. Toute personne peut se déclarer formateur, sans avoir le background nécessaire, alors qu’ailleurs elle doit forcément être certifiée avant de pratiquer l’activité. Ici, on constate de plus en plus l’arrivée de formateurs sur la place, mais, malheureusement, ils ne satisfont pas tous aux exigences de professionnalisme et de déontologie.
Dans ce domaine, nombreux sont les critères auxquels doit répondre un bon formateur. La pratique et la maîtrise d’un domaine de compétences particulier ne suffisent pas. En plus des qualités de pédagogue, il doit être aussi un andragogue (avoir la pédagogie pour enseigner les adultes). De même, des qualités de bon communicateur sont indispensables.
Au sein de l’IRH, notre démarche de sélection d’un formateur répond parfaitement à une démarche de recrutement. Entretien individuel, mise en situation, évaluation, le formateur subit une série d’épreuves avant d’être retenu. Il est évalué par nos consultants internes sur ses aptitudes professionnelles et comportementales, la qualité de ses supports… On lui propose également de participer aux séminaires de formation de formateurs»

Abdelilah Jennane Directeur de l’Institut des ressources humaines (IRH)

«Le contenu des programmes ne correspond pas toujours à la réalité»

La Vie éco : Comment appréciez-vous les prestataires de formations et les formateurs ?
Mohammed Benouarrek : En général, mon appréciation sur les prestataires de formation reste positive. Je crois qu’il y a une professionnalisation du secteur de la formation, notamment celle offerte à l’entreprise. Il existe de plus en plus des formations verticales et techniques répondant à une variété de besoins des entreprises, selon les secteurs, ainsi que des formations horizontales, sur le management, la qualité, la communication, etc. Cette diversification au niveau des «menus» présentés par les prestataires est également accompagnée d’une meilleure organisation et d’un meilleur ciblage.
Il faut noter également que les prestataires de formation s’appuient sur des professionnels indépendants (freelance) qui maîtrisent bien leurs sujets, puisent dans leurs backgrounds professionnels respectifs et connaissent bien l’environnement de l’entreprise, qui est à la fois sujet d’intervention et cliente. L’abondance, sur le marché de la formation, de ces professionnels ayant à la fois une expérience confirmée et un niveau académique avancé offre aux prestataires de formation une bonne base de choix et une marge de sélection assez importante. D’ailleurs, la qualité des formateurs ne cesse de progresser et ceci impacte, à son tour, la demande concernant les formations professionnelles.

Vous voulez dire que tout va dans le bon sens…
Il serait plus juste de préciser qu’il arrive d’avoir des déceptions au niveau des formations. Celles-ci portent essentiellement sur des bulletins d’inscription présentant des contenus plus intéressants que la réalité de la formation (thèmes annoncés mais pas abordés au cours de la formation, ou bien pas suffisamment détaillés par manque de temps ou de compétence de l’animateur).
Par ailleurs, certains animateurs/formateurs ne distinguent pas entre pédagogie et andragogie. L’art d’enseigner chez les enfants est différent de celui chez les adultes. Malheureusement, un certain nombre de formateurs n’ont pas bien compris cette évidence et continuent à faire des dégâts sur le plan andragogique.

Comment choisissez-vous vos prestataires ?
Les critères de choix d’un prestataire de formation, en général, sont : la notoriété du prestataire (ses références professionnelles, ancienneté sur le marché, image de marque, etc.), la qualité des formations assurées dans le domaine concerné, le portefeuille d’animateurs dont il dispose, et le rapport qualité/prix. D’autres critères peuvent être imposés par certaines entreprises. De leur côté, les prestataires de formations exigent un certain nombre de critères pour choisir leurs formateurs-animateurs.
Ces critères portent généralement sur leurs compétences (expérience
et background académique combinés), facilité d’expression et, surtout, leurs outils et supports pédagogiques-andragogiques.
Je pense que la qualité de la formation fournie par les prestataires locaux reste améliorable. C’est un levier important pour préparer cette mise à niveau tant attendue de l’entreprise marocaine»
brahim habriche