Se syndiquer ou pas, le dilemme des cadres

Quel que soit son grade, un salarié ressent toujours le besoin d’être soutenu et protégé pour surmonter les accidents de la vie professionnelle. Peur des sanctions, politisation de ces organisations et faible prise en compte de leurs problèmes détournent les cadres des syndicats. Beaucoup sont pourtant prêts à  adhérer à  une organisation qui prendrait leurs préoccupations en charge.

Lors des mouvements de protestation initiés par les syndicats dans les entreprises, rares sont les cadres qui se mobilisent et l’on ne voit que les employés au premier rang. Est-ce de l’indifférence vis-à-vis de l’action syndicale ?

Pour certains observateurs très imprégnés des pratiques dans ce domaine, le fait d’être syndiqué, c’est se condamner à ne plus évoluer ou accéder à un poste de responsabilités. «Nos responsables hiérarchiques voient d’un mauvais œil les cadres syndiqués. Par peur de représailles ou de sanctions, beaucoup préfèrent tourner le dos aux syndicats», confie ce jeune cadre opérant dans le secteur maritime.

Un constat que confirme Miloudi Moukhariq, secrétaire national de l’Union marocaine des travailleurs (UMT). «Généralement, dans le secteur privé, les patrons considèrent que les cadres sont des membres de la direction et qu’ils n’ont pas le droit d’adhérer à un syndicat. Ils essaient même de leur inculquer cette idée dès leur recrutement. Ces patrons se trompent lourdement car le droit d’être syndiqué pour les cadres est garanti partout dans le monde», explique-t-il.

Omar Benbada, consultant en relations professionnelles, abonde dans ce sens. Il rappelle que l’interdiction de l’exercice du droit syndical aux cadres est une pratique anticonstitutionnelle. Ce droit est en effet garanti pour toutes les catégories de salariés (quels que soient leur race, leur religion ou leur statut social ou professionnel) par la Constitution marocaine comme par les conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Pour le privé, c’est dans le secteur bancaire que l’adhésion des cadres est la plus visible
En somme, c’est essentiellement par peur que les cadres ignorent les organisations syndicales. Mais ce n’est pas tout. Nombre de spécialistes des relations sociales soulignent que les syndicats sont beaucoup plus efficaces dans la défense des revendications des simples employés et ouvriers que de celles des cadres et ingénieurs.

Cette orientation s’explique d’abord par des raisons politiques. Durant la période coloniale, le travailleur marocain était interdit de syndicats, ces derniers concernant alors uniquement les travailleurs européens. Il a par la suite réussi à intégrer ces syndicats européens et a milité pour l’amélioration des conditions de travail et de vie des salariés, mais également pour la libération du pays.

Cette politisation s’est maintenue des années après l’indépendance, mais en changeant de nature. Le syndicalisme a ainsi été utilisé comme moyen de pression dans les confrontrations partisanes, avant qu’on n’en arrive à la période actuelle où le dialogue social permanent a été instauré comme moyen de règlement des problèmes.
Pourtant, aujourd’hui encore, les syndicats regardent beaucoup plus vers les ouvriers, plus nombreux et facilement mobilisables, que vers les cadres, davantage représentés dans les secteurs bancaire, énergétique et des mines.

Les problèmes du cadre et de l’ouvrier ne sont pas identiques
Dans la fonction publique, il est plus difficile de convaincre un directeur central ou le secrétaire général d’un office qu’un ingénieur, administrateur ou inspecteur divisionnaire de se syndiquer. Mais il est plus facile de prendre une carte dans ce secteur. Et pour cause, le personnel se sait suffisamment bien protégé.

On risque beaucoup moins un licenciement pour fait de grève ou pour activisme syndical que dans le privé. Par exemple, la forte mobilisation que l’on observe chez les ingénieurs et autres administrateurs est surtout animée par un esprit de corps. Ce qui est loin d’être observé dans le privé où l’individualisme est très marqué. C’est là un autre motif de défection des cadres du privé.

Il reste que la plupart des personnes que nous avons pu sonder, dont une bonne partie évite de s’exprimer ouvertement sur ce sujet, plaident pour de nouveaux outils et de nouvelles approches syndicales pouvant leur apporter un plus dans la défense de leurs intérêts.

A ce propos, il est recommandé aux organisations syndicales ou à leurs représentants de cesser de confondre cadres et patrons ou de croire que les premiers sont plus proches des seconds que des employés, agents de maîtrise et ouvriers.
Par ailleurs, les problèmes des cadres ne sont pas forcément les mêmes que ceux des ouvriers et inversement. Et c’est là un autre motif du rejet de la syndicalisation par les cadres.

Se défendre tout en réfléchissant aux moyens de faire avancer l’entreprise
Nombreux sont pourtant les cadres qui se disent prêts à franchir le Rubicon s’ils trouvent une organisation bien structurée, sans parti pris politique, et en mesure de prendre en charge leurs préoccupations. Ils pensent que personne n’est durablement protégé des difficultés qui peuvent survenir dans la vie professionnelle. Il arrive toujours un moment où l’on a besoin d’un soutien sur lequel s’appuyer.

En France, pour attirer les cadres, les principaux syndicats ont dû créer, dans les années 1970, des sections dédiées, sachant que la Confédération générale des cadres (CGC) était considérée à l’époque comme modérée et proche du patronat. C’est dans les années 80 que les adhésions ont commencé à se multiplier, quand les cadres ont été touchés par des licenciements massifs, intervenus particulièrement dans le textile et la métallurgie. Bref, quel que soit le grade, c’est dans les moments difficiles que l’on ressent la nécessité de se syndiquer.

Toutefois, militer ne se résume pas à engager un rapport de force perpétuel avec le management. «L’objectif d’un syndicat est aussi de faire progresser l’entreprise. Si un cadre syndiqué peut contribuer à une réflexion qui va dans ce sens, un patron ouvert n’y verra aucun inconvénient», affirme un DRH qui dit avoir collaboré sans problème avec des collègues syndiqués. Selon lui, il est d’ailleurs plus facile, quand il s’agit de problèmes transversaux, de discuter avec une instance reconnue qu’avec des individualités.

Il affirme aussi qu’invoquer la peur pour expliquer le peu d’intérêt des cadres du privé à l’égard des organisations syndicales est un peu court, ajoutant que les patrons eux-mêmes adhèrent à des instances (associations professionnelles notamment) pour protéger leurs affaires.

Quoi qu’il en soit, certains cadres continuent de croire que leur place est aux côtés du patron. «En tant que cadre, je pense que la meilleure manière de faire évoluer les choses dans le contexte de la mondialisation, c’est d’accepter de s’allier à nos patrons pour trouver ensemble les moyens de travailler efficacement et de relever les défis du marché», argumente Hamza Zghari, cadre dans une banque de la place.