Le harcèlement moral ne suppose pas forcément une relation de subordination

Il n’y a pas de profil type du harcelé ; tous ceux qui se côtoient dans l’entreprise, managers ou subordonnés sont des victimes potentielles.
Il peut également y avoir harcèlement entre collègues ou du supérieur hiérarchique par son subordonné.
Au Maroc, les salariés embauchés dans le cadre des contrats d’emploi-insertion sont les plus exposés.
Faute de dispositif juridique, le harcèlement moral est peu dénoncé au travail.

Lien de subordination ou rapport de domination ? Faute de dispositif juridique, le harcèlement moral au travail est encore difficile à prouver.
Où se situe la limite entre contraintes professionnelles et harcèlement ? Difficile de savoir bien souvent. Privation ou surcroît de travail, mise au placard, critiques permanentes, insultes et menaces, le harcèlement peut avoir des conséquences graves pour la victime. L’avis de Ahmed Al Motamassik, sociologue d’entreprise.

La Vie Eco : Le harcèlement moral est un phénomène de plus en plus évoqué dans les relations professionnelles, s’agit-il vraiment d’une nouvelle pathologie dans nos entreprises ?
Ahmed Al Motamassik : Si l’appellation «harcèlement moral» n’a été que récemment donnée au phénomène, il faut dire que ce dernier a toujours existé dans le monde du travail, sauf qu’il est mal circonscrit et rarement dénoncé. Le harcèlement moral peut prendre plusieurs formes allant de la répression, l’humiliation, la mise au placard aux insultes et autres menaces. Les conséquences sur les personnes qui en sont victimes sont évidemment néfastes. Il peut provoquer dans un premier temps des symptômes de stress, de nervosité, des troubles du sommeil et peut aller jusqu’à provoquer des troubles psychiques manifestes. Les états dépressifs peuvent alors entraîner une baisse de régime, la perte de confiance en soi, voire des problèmes d’invalidité et même le suicide.
Il faut dire aussi que le phénomène n’est pas forcément lié à une relation de subordination. Il se pratique aussi entre collègues ou du subordonné au supérieur hiérarchique. Par ailleurs, il faut souligner que tout rapport agressif ou des pressions exercées sur une personne ne relèvent pas forcément du harcèlement moral.

Justement, où se situe la limite ?
L’aspect intentionnel et répétitif des agissements sont des critères déterminants. Il peut aussi se manifester par le geste gratuit et pervers du persécuteur ou le fait de pousser les autres à la faute. Notons aussi que les répercussions de ces agissements doivent avoir un impact direct sur la dégradation des conditions de travail, l’atteinte à la santé physique et mentale du salarié. Il faut savoir les distinguer des rapports conflictuels au quotidien… Le harcèlement peut avoir un aspect stratégique dans la mesure où il est utilisé pour mettre en concurrence les salariés afin d’améliorer leur productivité.

Quelles sont les causes du harcèlement ?
Lutte pour le pouvoir, rivalité, protection d’un territoire… sont, entre autres, des facteurs qui mènent au harcèlement moral. Des études sociologiques ont également démontré que le taux de harcèlement moral augmente dans les situations de crise et d’incertitude, de concurrence féroce, des situations qui diminuent la volonté du harcelé de le dénoncer en vue de préserver son emploi.

Qui sont les victimes idéales ?
Il n’y a pas de profil type, contrairement à l’idée courante selon laquelle les personnes fragiles sont les principales victimes. Homme ou femme, jeune recrue ou personne proche de la retraite, personne n’est à l’abri du phénomène. Je pense que toute personne confrontée à un enjeu de pouvoir ou à des contraintes de travail difficiles peut être amenée à subir des agissements agressifs. Au Maroc, la population des jeunes recrues, notamment dans le cadre des programmes d’emploi-insertion, est particulièrement exposée. Les employeurs sont plus exigeants envers eux. Pour leur part, ces jeunes minimisent ces comportements et ne les identifient pas comme un harcèlement mais simplement comme une agressivité outrancière.

Comment se protéger contre le harcèlement ?
Malheureusement, la loi est encore muette sur ce sujet. Nous ne disposons pas de texte qui définisse et délimite clairement les contours de la question. Mais il n’y a pas que l’aspect juridique qui manque. Je considère par ailleurs que les organisations syndicales en sont encore à se battre essentiellement pour revendiquer les libertés fondamentales et ne prêtent pas encore attention à cette question. On peut ajouter que l’absence de soutien ou de reconnaissance de la part de la hiérarchie ou des collaborateurs est l’un des facteurs aggravants des effets du harcèlement moral.
Il est évident que la priorité doit être donnée à une démarche préventive au sein de l’entreprise. A ce niveau, je pense que la mise en place d’un dispositif de concertation et de régulation dans l’organisation du travail est primordiale

«Nous ne disposons pas de texte qui définisse et délimite clairement les contours de la question. Mais il n’y a pas que le vide juridique. Je considère aussi que les organisations syndicales, qui en sont encore à se battre pour les libertés fondamentales, ne prêtent pas encore attention à la question».

Ahmed Al Motamassik Sociologue d’entreprise Le harcèlement peut avoir un aspect stratégique dans la mesure où il est utilisé pour mettre en concurrence les salariés afin d’améliorer leur productivité.