Ils ont barré la route au tabac

Jallal Wahid
Expert-comptable
«Je suis automatiquement taxé d’emm… quand je reproche à un collègue de fumer»
«J’étais accro de la cigarette à une époque. Je consommais plus d’un paquet par jour. Mais j’ai arrêté depuis plus d’un an pour des raisons de santé. De ce fait, je suis contre le tabac au bureau. Il m’est même arrivé de m’accrocher avec des collègues fumeurs tellement ils empestaient le bureau. Faute d’un règlement interne, les gens se permettent de fumer sans se préoccuper des autres. Bien que conscients qu’ils nuisent à leur santé et à celle des autres, ils ne font rien pour renoncer. Il faut dire aussi que le nombre de fumeurs au sein de l’entreprise est plus important que celui des non-fumeurs. Quand ces derniers râlent, ils sont automatiquement taxés d’emm…»

Amine Sbihi
Architecte
«Avec le temps, je ne supporte plus la fumée»
«En général, je suis contre la cigarette. Ceci dit, je ne suis pas dérangé quand un collègue ou un ami fume devant moi. Cependant, cela devient insupportable avec le temps. D’abord, l’odeur, qui investit le bureau dès le matin. Puis, vous retrouvez cette même odeur sur vos habits. Il est même arrivé que ma femme me soupçonne de fumer, après avoir senti l’odeur qui imprégnait mes vêtements. Il y a aussi cette fumée qui irrite les yeux. Autant le dire, j’ai décidé d’arrêter les frais. Au bureau, j’interdis systématiquement aux collègues de franchir la porte de mon bureau avec une cigarette. Mine de rien, ils arrivent à respecter mon choix. Avec les amis, c’est différent, j’exige toutefois que la pièce soit aérée.»

Salim Najib
Chef de projet (agence de com)
«Nous avons réglé le problème de la cigarette sans l’intervention du patron»
«Nous, les professionnels de la publicité, sommes souvent taxés de marginaux. Forcément, tout le monde pense que nous carburons à la cigarette, à l’alcool ou à d’autres substances prohibées. Pourtant, il y en a qui ne «touchent» à rien. C’est mon cas. Bien sûr, quand j’ai commencé ce métier, j’ai constaté que la majorité de mes collègues, femmes et hommes, fumaient dans les bureaux. Comme nous travaillons dans un open space, l’effet du tabac était très gênant. Mais je ne voulais pas faire de remarques qui auraient pu être jugées désobligeantes. Progressivement, sans même
en discuter entre eux, les
antitabac ont commencé à râler, jusqu’à ce que le DG se saisisse du problème. Il nous a laissés discuter entre nous de manière responsable. Les fumeurs, bien que majoritaires, ont accepté de sortir quand ils ont envie d’en griller une. Depuis, tout le monde se plie à la discipline et les recrues ou visiteurs n’ont même pas besoin d’explications pour comprendre le dispositif qui s’est mis en place.»

S. Benrahal Journaliste
«Fumeurs vs non-fumeurs, la guerre de tranchées»
«J’étais fumeuse, c’est vrai. J’ai même fumé des troupe, du temps où, à l’université, ça vous posait son homme. Mais bon, santé oblige, j’ai dû arrêter, il y a plus de sept ans. Depuis, non seulement je ne fume plus, mais je ne supporte plus du tout le tabac. A la maison, pas de problème, mon mari fume gentiment au balcon, même par grand froid. C’est au boulot que ça ne s’est pas toujours bien passé. Dans un magazine où j’ai travaillé, d’abord. Ça faisait très classe de tirer sur sa clope comme un malade dès qu’on avait la moindre petite brève à écrire (pour l’inspiration, disaient-ils). Moi, j’étais toujours malade, surtout après la nuit de bouclage. Petits gratouillis dans la gorge et le nez, puis, de plus en plus, angines carabinées et ça se terminait régulièrement chez l’ORL qui me bourrait d’antibiotiques et de corticoïdes. Le lundi, ça allait, le jeudi… ORL. J’ai fini par en avoir assez d’être malade et de m’empoisonner. J’ai donc quitté mon job, que j’aimais bien pourtant. Entre-temps, j’avais été traitée d’«emm…», de tyran, de monstre d’intolérance et même de stalinienne (où l’idéologie va-t-elle se nicher !)…
Dans mon nouveau job (un autre canard), ça a été une guerre de tranchées avec mon chef qui pensait que j’en rajoutais. Depuis (ô miracle!), il y a eu une petite prise de conscience à la rédaction. Les non-fumeurs ont essayé de se regrouper dans des bureaux «tobacco-free», laissant quelques ilôts de pestilence aux grands fumeurs. Ces derniers fument toujours avec la même rage mais – l’air du temps ? -, ils n’ont plus cette espèce de bonne conscience si énervante. Je ne serais pas étonnée qu’un jour – que je souhaite proche -, ils se sentent vaguement coupables chaque fois qu’ils en grilleront une

Interdiction, sensibilisation, sanctions… des DRH en parlent

«Nos salariés fumeurs prennent généralement trois pauses durant la journée»
«Partout dans le monde, notre groupe est déclaré «no smoking company» . Sur ce plan, les consignes sont claires aussi bien au niveau du siège social que dans les usines. Bureaux, restaurant, cafétéria, couloirs…, la cigarette est interdite purement et simplement partout dans l’entreprise. D’ailleurs, les fumoirs n’existent pas chez nous. Les «accros» sont obligés de sortir de l’entreprise pour aller brûler une cigarette. C’est pratiquement une atmosphère de mois de Ramadan qui règne en raison également de l’horaire continu. Nous constatons en moyenne deux à trois pauses pendant la journée chez les fumeurs. Généralement, cela tourne autour de 10 heures pour la première pause, après le déjeuner pour la deuxième et une troisième en fin d’après-midi. La lutte contre l’usage du tabac n’a pas seulement pour objectif de préserver la santé des salariés mais aussi de pousser les fumeurs à réduire leur consommation. Bien évidemment, cet engagement permet de soigner l’image du groupe aussi bien auprès des salariés que de nos partenaires externes. Notre vocation est de préserver et d’améliorer la santé des individus, alors autant commencer par nous».

«Pour marquer les esprits, une journée sans tabac»
«A vrai dire, la sensibilisation contre l’usage du tabac dans les entreprises marocaines est encore déficiente. Les premières campagnes antitabac ont commencé il y a plus de 5 ans. Bien évidemment, il ne suffit pas d’afficher une note d’interdiction de fumer pour être sûr qu’elle soit respectée. A mon avis, la sensibilisation doit être permanente. Ainsi nous publions une note de rappel deux fois par an.
Mais je pense que, pour marquer les esprits, mieux vaut instaurer une journée dédiée à cet événement, avec une large communication. La DRH aura pour rôle de décrire clairement les mesures de protection contre le tabagisme comme faisant partie des critères de qualité de l’entreprise. Elle devra aussi organiser une réglementation intérieure claire, fournir les moyens nécessaires à la mise en place et à la pérennisation du dispositif de protection contre le tabagisme, prévoir des sanctions éventuelles pour les infractions aux dispositions prises (surtout dans les usines où la manipulation des produits inflammables est courante) et faire preuve de rigueur dans l’application des sanctions afin d’éviter leur banalisation».