Il faut savoir dire non tout en préservant la relation positive avec son interlocuteur

C’est l’environnement social, politique ou professionnel, qui détermine l’incapacité d’une personne à dire non.
Le blocage est naturel car l’individu a tendance à vouloir donner une image positive de lui.
Toute demande peut être refusée, à condition d’y mettre la forme.

En entreprise, dans la vie en général, on est exposé à tout type de sollicitations. Beaucoup ont du mal à éconduire leur interlocuteur, par peur des critiques ou, parfois, des mesures de rétorsion qui peuvent s’ensuivre. Pourtant, accepter sans avoir la possibilité d’honorer son engagement peut générer les mêmes conséquences qu’un refus. C’est la raison pour laquelle il est important de répondre négativement quand il le faut. Néanmoins, on doit prendre garde de faire du «non» un moyen d’affirmation de soi. Ahmed Al Motamassik, sociologue, explique. n La Vie éco : Que signifie le non ?
Ahmed Al Motamassik :
Cela ne signifie pas une opposition ou un refus de collaboration ou un évitement. En fait, c’est dire non à des activités pour lesquelles on n’a ni le temps, ni les capacités nécessaires pour les réaliser : nous réservons le oui à ce qui importe vraiment. Il s’agit de montrer que ce n’est pas possible maintenant, et de mettre en exergue les raisons objectives de l’impossibilité de le faire ou l’opportunité de le réaliser plus tard. On ne doit pas dire «non» en vue de s’affirmer individuellement. Il faut le dire en gardant à l’esprit la relation positive avec l’autre. C’est cela l’enjeu fondamental.

Pourquoi beaucoup de gens ont-ils du mal à dire non ?
Dans toutes les approches actuelles, on parle des inhibitions dues à l’enfance ou à l’éducation : dire non relève – selon cette approche – de la force de l’individu de dépasser ces inhibitions. Je crois qu’il faut placer le problème dans un contexte plus large et systémique. L’individu est souvent imbriqué dans des situations sociales et politiques dans lesquelles, en réagissant, il peut être bloqué et inhibé. Il peut aussi s’exprimer avec indépendance et dire «non».

Quelles sont les situations que vous évoquez ?
On a d’abord le niveau social. Vous savez que nous sommes issus d’une société patriarcale où le père détient l’autorité. Dire non est très mal perçu par l’adulte : le père, le médecin, le professeur, le «patron» … Les gens ont du mal à s’opposer à une culture, à une idéologie, à une manière de faire, alors que les injonctions sociales nous prédisposent à la conformité.
Nous n’avons pas encore une société qui accepte des personnes qui disent «non». Pourtant, l’affirmation «je ne fais pas comme les autres», est le début de l’innovation, de la conscience de soi et de l’autonomie.
On a ensuite le niveau professionnel. L’individu est dans un contexte systémique déterminé par l’environnement externe de l’entreprise (marché, système politique, orientation économique, concurrence, clients) et l’environnement interne. Et dans ce contexte, il y a beaucoup d’enjeux. Cela encourage quelquefois la directivité en évoquant les raisons de l’efficacité. Si la hiérarchie est très présente avec un style de management directif, dire «non» pour un acteur de l’entreprise relèverait, dans ces conditions, de la témérité. Dans un tel contexte, ce sont finalement les fortes têtes qui sont les plus fragiles, parce qu’elles sont les plus exposées aux sanctions extrêmes. Les exemples ne manquent pas.

Comment tout cela se répercute-t-il au niveau individuel?
Il y a plusieurs enjeux à ce niveau : l’individu veut donner une image positive de lui (le désir de se faire bien voir) en termes de compétence ; il veut être valorisé ; il veut garder son emploi. Cela génère un ressenti d’insécurité avoué ou inavoué.
Le fait de dire «non» peut entraîner des conséquences «graves» pour lui. Aussi, il anticipe ces conséquences et se bloque. Cela est tout à fait naturel car l’individu veut se préserver. On peut l’aider à voir clair dans ces enjeux en encourageant la participation, la consultation et l’implication.
Le changement d’attitude ne vient pas tout seul, il est systémique. Mais il faut que la personne apprenne à dire «non» en étant dans une attitude positive qui exprime non pas le refus mais la volonté d’être plus efficace et plus organisé dans son travail.
Finalement, l’incapacité à repousser une sollicitation ne dépend pas du caractère… La faculté de dire non est liée à un contexte social et non uniquement à l’individu. Il n’y a pas de personne faible, mais des personnes minorées par un système. Placez une personne dans des contextes différents, elle réagira différemment. Pour en revenir à l’entreprise, je pense qu’on doit aider les potentiels à s’exprimer en laissant plus d’autonomie et de responsabilité aux acteurs. C’est le rôle et la mission du manager. La démarche qualité illustre la réussite de cette démarche.

Il faut que la personne apprenne à dire «non» en étant dans une attitude positive qui exprime non pas le refus mais la volonté d’être plus efficace et plus organisé dans son travail.

Ahmed Al Motamassik
Sociologue«La faculté de dire non est liée à un contexte social. Il n’y a pas de personne faible, mais des personnes minorées par un système.»