«Un leader donne aux autres l’envie de réaliser des projets»

Il doit être capable de prendre des initiatives, de motiver et de rassembler tout en sachant écouter et déléguer.
L’intuition est une arme qui lui permet d’être plus réactif.
Le charisme est important mais ne suffit pas pour faire un bon patron.

Diriger une entreprise, quelle que soit sa taille, n’est pas une sinécure. On doit prendre les bonnes décisions en temps opportun, gérer des conflits, récompenser et procéder à des choix difficiles, comme licencier ou sanctionner quand c’est nécessaire. Pour cela, il faut beaucoup de qualités techniques, mais aussi comportementales, que l’on peut apprendre en se frottant aux réalités de la vie. Patrick Barrau, coach, directeur associé du cabinet Maroc Devenir, met en exergue les principales qualités d’un leader ainsi que les conditions pour se maintenir au sommet.

La Vie éco : A quoi reconnaît-on un bon leader ?
Patrick Barrau : Un leader prend des initiatives, motive et rassemble les bonnes volontés mais, dans le même temps, délègue et donne du pouvoir à ses collaborateurs. Il est capable de rester dans l’ombre et de s’exposer quand c’est nécessaire.
Le leader allie également une intelligence à la fois profonde et pratique à une grande force de caractère. Celle-ci lui est indispensable pour ne pas être déstabilisé par les évènements et par les êtres.
Un leader est un pionnier et ouvre les portes de l’avenir. Il peut aussi aller à contre-courant de l’opinion dominante. Il abandonne la pensée purement opérationnelle au profit de la pensée évolutive et «anticipatrice», en prise avec les évolutions des produits et des organisations. Par-dessus tout, un leader donne envie aux autres de réaliser des projets, des objectifs, voire leurs rêves. Il aide ceux qui l’entourent à acquérir une souveraineté personnelle et il redonne du sens aux moments les plus difficiles.

C’est en quelque sorte la force tranquille…
Oui, et pour faire mûrir ces qualités, le leader commence par cultiver un esprit large et clair, au sein duquel les perturbations et les tendances négatives sont les moins actives. C’est ce qui lui permet de garder le cap et d’entraîner tous ceux qui travaillent avec lui dans la direction choisie. Sur toutes ces qualités, j’en soulignerais deux.
La première est l’écoute, qui donne une parfaite assise à tout véritable leader. Elle est dirigée à la fois vers lui-même, dans toutes les facettes de son être, et vers les autres, dans leur vérité et leurs propositions. Elle renforce et enrichit sa capacité décisionnelle.
La seconde est la capacité à se remettre en cause, fruit de l’humilité et pendant de la force de caractère. C’est parce que le leader connaît sa force et possède une profonde confiance en lui-même qu’il s’autorise à cultiver le doute et à se mettre en position d’apprentissage.

Vous attribuez au leader une pensée évolutive et anticipatrice. Faites vous allusion aux capacités d’analyse ou à l’intuition ?
Analyse et intuition se complètent. En effet, pour beaucoup de dossiers, il est nécessaire de procéder à une claire analyse de la réalité en prenant en compte le maximum de paramètres objectifs. Mais, parfois, le temps imparti à la prise de décision est insuffisant. C’est alors qu’intervient l’intuition. C’est une boussole qui aide à se diriger sans crispation au milieu des évolutions et des changements vers la solution la plus adéquate, compte tenu de toutes les potentialités qu’a pu dégager l’analyse. Contrairement à la stratégie, l’économie, le marketing, l’intuition ne s’apprend pas à l’école.

Comment décririez-vous l’intuition ?
C’est la capacité à mesurer la nature des situations que l’on rencontre, le sens des évènements que l’on traverse et la qualité d’être des personnes que l’on croise. Certaines personnes ont le flair, d’autres ne le possèdent pas ou à un degré moindre. Ce sens des choses se développe par l’effet conjugué de l’intelligence, présente à la base de l’esprit, et de nos propres efforts. L’intuition est en relation avec les mouvements les plus subtils de notre esprit. Ainsi, il existe une façon habile et appropriée d’user de notre orgueil. En effet ordinairement, l’orgueil joue comme un voile qui nous empêche de jouir des occurrences positives de l’existence. Bien entendu, nous percevons les opportunités dignes d’intérêt et nous sommes conscients que telle chose pourrait nous procurer un bienfait ou une satisfaction. Mais du fait de l’obscurcissement de l’esprit, nous sommes comme retenus en arrière, observant parfois le monde derrière la vitre. L’orgueil nous coupe d’une relation juste à la vie, aux êtres et aux choses. Nous avons le sentiment diffus de ce que nous pourrions être et de ce que nous pourrions faire en pleine possession de nos capacités, mais nous ne sommes pas vraiment capables d’aller au bout de nos rêves. Nous n’avons pas appris à jouer de notre orgueil dans le bon sens. Prenons vraiment exemple sur ces personnes qui ont su fortifier leur esprit et traverser leur orgueil pour aller à la source de leur intuition. L’orgueil se modèle, se polit et s’affine pour que le voile devienne tremplin vers les bonnes décisions, les bonnes directions et tout le meilleur de l’existence.

Vous-même, comment utilisez-vous votre intuition ?
Vous me demandez comment, dans la vie de tous les jours, j’use au mieux de mon intuition. Simplement, je prends au sérieux tout ce que je viens de dire. J’écoute et je garde présente à l’esprit l’idée que l’orgueil peut voiler l’intuition. J’observe ce que les éléments extérieurs réveillent dans mon esprit et je suis attentif à mes réactions. Je suis circonspect vis-à-vis de mes premières impressions et je n’accepte pas aveuglément tout ce que me dicte mon esprit. Au contraire, je prends du recul pour me garder de toute action intempestive ou non appropriée aux circonstances. Qu’il s’agisse de choix à effectuer, de discours à prononcer, de rencontres à programmer ou de communications à opérer, j’utilise ma vigilance, ma conscience et mon expérience pour mesurer les conséquences que pourrait avoir telle intervention ou telle manière de faire. Croyez-moi, en faisant cela, on s’évite à soi-même et aux autres bien des ennuis. Tout le monde peut agir ainsi et faire croître cette vigilance, cette conscience, ce recul face aux êtres et aux situations.
La vision intuitive permet d’appréhender le contour des situations autant qu’elle nous aide à percevoir quelles sortes d’obstacles ou, à l’inverse, d’occurrences favorables sont susceptibles d’apparaître dans le futur. J’insiste : l’intuition, cette façon particulière d’avancer dans l’existence, se développe grâce à l’entraînement et à l’exemple pris auprès de ceux qui savent comment surmonter leurs perturbations et adopter l’attitude la plus fine dans tous les actes.

On emploie souvent l’expression leader charismatique, et ces deux mots semblent faits pour aller ensemble. Le charisme est-il une qualité indispensable pour le leader ?
Si l’on définit le charisme comme une capacité particulière à communiquer, à transmettre des messages de manière puissante, convaincante et compréhensible par le plus grand nombre, il n’est certainement pas une qualité à négliger. Par exemple, le dirigeant est le garant au premier chef de l’image et de la notoriété de l’entreprise. La qualité de ses prestations vis-à-vis de l’extérieur et la crédibilité qu’on lui prête améliorent les relations avec les autorités de tutelle, les investisseurs éventuels, les clients et les actionnaires. Elles rejaillissent aussi sur la confiance et donc sur la motivation et l’engagement des collaborateurs. Je pense que le charisme, tout comme l’intuition, n’est pas une qualité innée mais se travaille et augmente avec la pratique. Nous avons tous un potentiel charismatique et de communication auquel le coaching s’intéresse de près. Précisément, je dirais que le charisme authentique est de l’ordre d’une parole qui va toucher l’autre et lui donner envie de se mettre en mouvement pour réaliser ce qu’il avait toujours souhaité.
Cependant, ce potentiel peut être la meilleure comme la pire des choses, selon l’intention profonde de celui qui en fait usage. Gandhi et Hitler étaient certainement l’un et l’autre des personnages charismatiques. Toutefois, ils ont mis leurs capacités exceptionnelles de communication au service de causes radicalement différentes, avec des effets diamétralement opposés. Intention de manipuler, de dominer et de détruire au nom d’une idéologie, d’un côté (Hitler). Intention d’accompagner, de faire grandir et de libérer au nom d’une foi et d’une possibilité de l’autre (Gandhi).

Comment le leader peut-il trouver le juste équilibre entre affirmer ses prérogatives et laisser s’exprimer ses collaborateurs ?
Il est très important pour la vie du collectif de mettre en place un «cadre de protection». C’est un ensemble de valeurs, de lois, de règles et de principes qui dessine l’aire du jeu collectif et fixe les modalités de son déroulement. Il a pour finalité de permettre à chacun de s’exprimer à la hauteur de ses talents sans nuire à l’expression des autres. Ainsi, le cadre de protection définit encore plus précisément les périmètres d’action et d’expression.
La première confusion à lever dans les entreprises, qui est la plus fréquemment observée, concerne le flou qui enveloppe les rôles et les responsabilités des différents acteurs. Le manque de définition claire des fonctions engendre des interprétations divergentes et des incompréhensions. Ils débouchent sur des conflits ou des résignations passives qui, dans les deux cas, affaiblissent la motivation et la performance.
La prérogative par excellence du leader consiste à déterminer le cadre de l’action et à le paramétrer en fonction des circonstances présentes et des enjeux futurs. A lui d’expliquer comment allier harmonieusement liberté et protection, limites et permissions, pour le fonctionnement le plus judicieux de l’ensemble.

On dit qu’il suffit parfois de peu pour changer le cours des choses : quel est ce plus qui fait un excellent patron ?
Le petit plus est quelquefois déterminant. L’essentiel pour le dirigeant est de ne jamais oublier que, par-delà ses responsabilités et son pouvoir, il reste un être humain semblable aux autres. C’est grâce à l’humilité qu’il assimile cette idée fondamentale que le pouvoir créateur est disséminé chez tous ceux qui l’entourent, que les vues géniales se trouvent là où il ne le soupçonne pas et qu’un potentiel extraordinaire se cache en chacun de ses collaborateurs. Pour faire émerger l’intelligence collective, le leader doit d’abord avoir confiance en elle ! L’avancée déterminante dans l’art de diriger et d’assumer une autorité survient lorsque le dirigeant est convaincu que son rôle consiste avant tout, à créer des espaces organisés de liberté d’expression et d’échange, à coordonner les ressources financières, matérielles et humaines de façon harmonieuse, afin que les nombreux talents et compétences détenus par ses équipes puissent se révéler, se compléter, et se réunir autour de projets communs pour le plus haut niveau de performance possible. J’ajoute que le dirigeant doit prendre authentiquement et profondément plaisir à faire réussir les autres pour que la réussite globale soit au rendez-vous.

L’humilité du vrai patron lui permet d’assimiler l’idée fondamentale que le pouvoir créateur est réparti entre tous ceux qui l’entourent.

patrick barrau Directeur associé de Maroc Devenir
Le dirigeant doit prendre profondément plaisir à faire réussir les autres pour que la réussite globale soit au rendez-vous.