«Il n’y a pas de paresseux, il n’y a que des personnes démotivées»

Ce que nous appelons «paresse» est en réalité bien souvent une baisse de motivation, l’activité humaine revêtant bien d’autres formes que le seul travail.
Largement conditionnées par la notion d’utilité, nos sociétés accordent une place encore excessive au travail associé à la souffrance.

Assia Akesbi Msefer, psychologue, professeur à l’ISCAE et fondatrice de l’ESP (Ecole supérieure de psychologie), croit peu à la paresse : il y a avant tout des personnes non motivées et des structures qui ne favorisent en rien l’investissement.

La Vie éco : Depuis la sortie de «Bonjour paresse», la paresse, sujet rarement pris au sérieux, fait parler d’elle. Mais de quoi parle-t-on exactement ?
Assia Akesbi Msefer : Pour Piaget, «il n’y a pas d’enfants paresseux, il n’y a que des enfants insuffisamment motivés». Je serais tenté de dire la même chose pour l’adulte. Derrière la paresse reprochée au salarié, il est bien plus souvent question en fait d’un problème d’implication, d’investissement personnel dans le quotidien professionnel. Car même si le salarié ne répond pas toujours aux attentes de son entreprise, il y passe quand même ses huit heures par jour ! La paresse, elle, suppose un arrêt d’activité. J’ai rarement vu des personnes totalement inactives, c’est-à-dire arrêtées dans leur réflexion, mouvement et action… Cette activité n’est simplement pas toujours canalisée là où on l’attend. Cette attitude décalée par rapport aux attentes est très significative du désintéressement.

Il n’y aurait donc pas de véritables paresseux mais des personnes insuffisamment motivées. Cette attitude «paresseuse» dans l’entreprise serait-elle donc toujours le résultat d’un mauvais management ?
C’est certain, on ne peut tout mettre sur le dos des salariés. Le salarié non motivé existe, comme il existe surtout, c’est vrai, des structures, des relations hiérarchiques ne favorisant absolument pas l’investissement, ni même le travail serein. Beaucoup d’entreprises fonctionnent encore sur le modèle d’autorité plus que sur le principe de rentabilité, matérielle et humaine. Et faut-il citer toutes les incohérences des entreprises qui préfèrent par exemple construire des mosquées plutôt que des crèches qui réduiraient le problème de l’absentéisme ? Le travail reste associé à une notion de souffrance (comme en arabe dialectal dans le mot «chqa»). Il renvoie peu à la notion d’épanouissement personnel et reste, dans les esprits, cette sanction infligée au genre humain.

Nos sociétés ne surévaluent-elles pas encore le travail ?
Nous sommes en effet dans une culture tendant à surévaluer le travail et non l’activité au sens large. Nous passons tous encore beaucoup trop de temps au travail. Nous devons travailler pour vivre et non l’inverse. Nous sommes aussi largement conditionnés par la notion d’utilité. Pourtant, l’ensemble de nos activités est bien loin de s’apparenter à cette notion. Observons les enfants, toujours actifs : ils ne s’ennuient quasiment jamais.

N’est-il pas légitime (humain) de chercher toujours plus de temps libre ? Est-il vraiment utopique d’espérer voir un jour la fin du
travail ?
Notre qualité d’humain fait que nous «travaillons», dans le sens large du terme : il ne s’agit pas toujours d’un travail physique, intellectuel ou même visible. Les plus passifs professionnellement peuvent s’avérer très actifs par ailleurs. L’inactivité totale est très rare, voire pathologique. L’individu a besoin de se sentir utile, actif, de faire partie d’une équipe… Il a besoin d’une reconnaissance et celle-ci passe encore généralement par l’activité professionnelle.
Il est heureusement possible de se réaliser dans le travail, sans pour autant que celui-ci constitue un refuge, comme on peut le voir chez certaines personnes s’identifiant totalement à leur entreprise. La fin du travail ? Elle sonnerait aussi sans doute la fin du progrès. Nous devons tendre en revanche vers la fin du travail d’exécution, frustrant et ne favorisant pas la réalisation de soi.

L’oisiveté n’est-elle pas le moyen de prendre conscience de nous-mêmes en tant qu’individus, d’apprécier le sens que l’on souhaite donner à sa vie ?
L’oisiveté est nécessaire en effet. Lorsqu’un salarié accomplit une tâche en trois heures au lieu d’une, il s’accorde cette oisiveté. On le voit également chez le travailleur journalier, durant Aïd El Kébir. Il prolonge bien souvent son congé, tant qu’il n’a pas le besoin absolu de retravailler. L’inactivité professionnelle a d’ailleurs toujours été associée à une certaine aisance. Nous avons tous absolument besoin de cette oisiveté, de ce temps libre .

«La fin du travail sonnerait sans doute la fin du progrès. Nous devons tendre en revanche vers la fin du travail d’exécution, frustrant et ne favorisant pas la réalisation de soi.»

Assia Akesbi Msefer, Psychologue, professeur à l’ISCAE et fondatrice de l’ESP L’oisiveté est nécessaire. Et quand un salarié accomplit une tâche en trois heures au lieu d’une, il s’accorde cette oisiveté.