Trois ans d’emprisonnement pour une plaisanterie de mauvais goût

Nul n’est censé ignorer la loi. Deux amis voulant faire une plaisanterie à  un des leurs en ont fait l’amère expérience. la plaisanterie devient saumà¢tre, ne relève plus du délit correctionnel, mais se transforme en crime passible de la Chambre criminelle devant la Cour d’appel. Et c’est là  qu’échoueront nos apprentis gangsters, qui constateront très vite et à  leurs dépens que les magistrats ne partagent pas une semblable désinvolture à  l’égard des biens d’autrui.

Nul n’est censé ignorer la loi. Deux amis voulant faire une plaisanterie à un des leurs en ont fait l’amère expérience. Le premier, de nationalité étrangère mais d’origine maghrébine, décide de vendre son véhicule. Il trouve rapidement un acheteur, l’affaire est conclue et la voiture change de propriétaire.

Quelques semaines plus tard, il reçoit la visite d’un de ses amis qui est en relation d’affaires avec l’acheteur du véhicule. Cet ami se plaint de ce dernier, l’accusant de mille travers et manquements divers, et cherche l’occasion de lui rendre la monnaie de sa pièce. Mais ce ne sont que des propos tenus sous l’effet de la colère et l’affaire en reste là. Peu de temps après, les deux amis se retrouvent et, au fil de la discussion, il s’avère que la relation avec l’acheteur de la voiture s’est légèrement dégradée.

Pour lui «donner une leçon», les deux compères décident de lui jouer un tour : ils vont subtiliser la voiture, la cacher quelques jours (histoire, selon eux, d’embêter son propriétaire), avant de la lui restituer. Et par chance, celui qui avait vendu la voiture a fortuitement retrouvé un jeu de clés qu’il avait omis de remettre à l’acheteur.

Aussitôt dit, aussitôt fait, et les voilà qui se rendent, de nuit, au domicile de l’acheteur, repèrent la voiture sagement garée devant la maison, utilisent les clés pour l’ouvrir, puis la poussent un peu au loin, avant de la démarrer et d’aller la parquer dans la ferme d’un de leurs amis, et le tour est joué !

Stupeur donc de l’acheteur, le lendemain matin, de voir sa voiture envolée, disparue, en un mot, volée : il décide aussitôt de déposer une plainte auprès de la Gendarmerie Royale.

Tout ceci se passe non loin de Casablanca, mais dans une petite localité où les murs ont des oreilles. De fil en aiguille, les enquêteurs retracent d’abord le parcours du véhicule, remontent à son précédent propriétaire, et découvrent les relations amicales qui le lient… à un associé de la victime du vol. Il n’en faut pas plus pour aiguiller leurs soupçons, et les voilà qui décident de mettre  sous filature l’ancien propriétaire… Lequel panique et envisage de mettre fin à la plaisanterie, qui semble maintenant mal tourner.

Il attend la tombée de la nuit, rameute son complice pour se rendre à la ferme afin de récupérer la voiture dissimulée, et prévient le propriétaire de la ferme de leur arrivée.

Et pendant qu’ils s’acharnent à faire démarrer le véhicule volé, qui voit-on arriver en force ? Les gendarmes n’en espéraient pas tant : arrêter d’un seul coup les deux  voleurs, retrouver le véhicule volé, et interpeller le receleur. Du grand art !

Et voilà donc les prévenus devant le juge d’instruction. Sommés de s’expliquer, les deux amis se contredisent. Les déclarations sont confuses : il est question d’affaires embrouillées, de règlements de comptes, d’arriérés non payés sur le prix du véhicule… Quant au présumé receleur, il jure qu’il n’y est pour rien, que tout s’est fait à son insu. Les autres prétendent qu’ils n’ont rien volé, juste dissimulé le véhicule quelques jours et s’apprêtaient à le rendre ; qu’ils n’avaient aucune intention réellement criminelle. En un mot, qu’il ne s’agissait que d’une simple blague entre amis !

Sauf que la justice dispose, elle, de son propre vocabulaire pour qualifier les faits et c’est du sérieux. Voilà les protagonistes inculpés d’association de malfaiteurs (normal, ils sont au moins trois), de vol en bande organisée avec circonstances aggravantes (agissant la nuit, et à l’aide de fausses clés) et préméditation (le fait d’avoir utilisé un second véhicule); sans compter le recel, l’usage de boissons alcooliques et la débauche (l’inculpé de nationalité étrangère avait bu quelques bières et hébergeait chez lui une amie) !

Présentée sous cet angle, la plaisanterie devient saumâtre, ne relève plus du délit correctionnel, mais se transforme en crime passible de la Chambre criminelle devant la Cour d’appel. Et c’est là qu’échoueront nos apprentis gangsters, qui constateront très vite et à leurs dépens que, dans cette auguste enceinte, les magistrats n’ont pas forcément le même sens de l’humour qu’eux, et ne partagent pas une semblable désinvolture à l’égard des biens d’autrui : ils seront condamnés à des peines de prison variant entre six mois (pour le receleur) à trois ans d’emprisonnement pour ses «amis».

Comme quoi, il est préférable d’éviter de s’adonner à des plaisanteries douteuses, tant que l’on ne s’est pas, au préalable, renseigné sur leur qualification juridique !