Sujet, verbe et compliment

ne cultivent le style que ceux qui tremblent au milieu d’une phrase comme au bord d’un gouffre.

Dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française (disponible maintenant en livre de poche) Charles Dantzig, dès la lettre «A» pour les mots : «Adjectif» et «Adverbe», cite Clémenceau qui conseillait aux journalistes du quotidien l’Aurore qu’il dirigeait : «Faites des phrases en sujet, verbe, complément ; pour les adjectifs et les adverbes, venez me voir». Et Dantzig d’ajouter : «Pour certains cette parole est devenue une règle». Ce conseil de Clémenceau continue d’être suivi dans nombre d’écrits journalistiques de commande ou dans les journaux à la demande. Ici, cette noble et improbable profession aurait parfois bien besoin d’une plume inspirée pour ajouter adjectifs et adverbes. Car, ce ne sont pas ces derniers qui font défaut mais plutôt le sujet, le verbe et le complément. Le compliment, lui, par contre, y est en quantité industrielle. Sauf que depuis peu nous assistons à une résurgence verbale d’une violence inouïe. Point de phrases construites en sujet, verbe, complément ; mais des avalanches d’adjectifs et d’adverbes tonitruants. Cette violence du texte se prétend être une manifestation de la liberté de pensée. Comme si la pensée ne pouvait s’exprimer qu’en majuscules et à travers une pauvreté de style et des phrases en haillons. Après Clémenceau et toujours dans le même ordre d’idées Dantzig cite Paul Claudel : «La crainte de l’adjectif et le commencement du style». En effet, ne cultivent le style que ceux qui tremblent au milieu d’une phrase comme au bord d’un gouffre ; ou ceux qui se délestent de l’adjectif comme on se débarrasse d’un sac en grimpant un sommet. Plus facile à dire qu’à faire, car comme «le style c’est l’homme», selon Buffon, les hommes ont cette fâcheuse tendance à tout qualifier, adjectiver et «adverbialiser» comme des malades. Dans la presse plus qu’ailleurs, alors que l’information invite plutôt à la retenue, aux phrases dépouillées, aux propos pesés et aux références vérifiées. Si en plus on y met du style, celui-là même qui fait craindre l’adjectif de plus ou l’adverbe de trop, on appellera cela du talent. Mais ce dernier, comme le rire, risque de devenir «aussi impraticable que l’extase» (Cioran).
Restons dans le style et le talent, même si cela n’ rien à voir avec la presse, pour conseiller la lecture du dernier roman de Hanif Kureishi,  Quelque chose à te dire traduit de l’anglais, «Something to Tell You»  (Ed. Christian Bourgois). Ce romancier anglo-pakistanais raconte l’histoire de Jamal Khan, un psychanalyste qui creuse au quotidien la vie des autres à la recherche de ce qui va finalement le renvoyer à ses propres «tares». Ces impuretés de l’âme sont aussi les siennes. Car le psy est aussi déjanté que ceux qu’il est censé amener à se retrouver et à se reconstruire. Jamal Khan, personnage principal du roman où l’on peut retrouver beaucoup d’éléments autobiographiques de Kureishi, est le père d’un adolescent à problèmes, il est divorcé d’une femme dans le vent, frère d’une jeune mère célibataire menant une vie marginale et l’ami d’un vieux metteur en scène de théâtre tout aussi à la  marge. De plus, le psy a eu une jeunesse tumultueuse et en porte un lourd secret. Tout en déroulant la vie de son personnage, Kureishi passe en revue toute une époque depuis les années 70 en Grande-Bretagne jusqu’aux années Blair. Ce roman, riche, dense, drôle et imagé se lit comme on regarde un film au cinéma. Ce qui ne devrait nullement étonner car Hanif Kureishi est aussi auteur de pièces de théâtre  et scénariste de renom auquel on doit le célèbre film de Stephen Frears My Beautiful Laundrette : Agé aujourd’hui de 55 ans, Hanif Kureishi (comme Salman Rushdie) est la figure de proue involontaire de cette nouvelle littérature anglaise où les auteurs d’origine indo-pakistanaise ont été insérés  dans ce qu’on appelle, improprement, «The World fiction» ou en français  «littérature du monde» pour la distinguer des vocables anglophone ou francophone. Mais si l’œuvre de Kureishi s’inscrit parfaitement dans la bonne littérature anglaise et partant dans une vision universelle, l’auteur ne s’en pose pas moins des questions liées à sa propre identité. Né d’une mère anglaise et d’un père pakistanais qui fuit son pays après la partition du Pakistan et de l’Inde, Kureishi a fait de ce thème une récurrence qui irrigue ses pièces, scénarios et romans. Mais loin d’être un «fond de commerce», comme c’est parfois le cas chez certains écrivains maghrébins francophones, l’identité chez lui est un «point d’interrogation qui fuit». Voilà pourquoi le personnage de son dernier roman, Jamal le psychanalyste, est un peu son double, car tous les deux travaillent sur «la normalité» et s’en méfient. A ce sujet, Kureishi a déclaré dans un entretien publié dans le Monde des livres : «Ce qui a de frappant dans la normalité, c’est qu’elle n’est pas normale. La normalité n’est pas autre chose que la dénomination bourgeoise de la folie ordinaire».