Piano, gourdins et chocolat

Un poète comme patron de la police qui distribue du chocolat à  la population, c’est
la meilleure invention après le bonheur.

Entendu. Des accords hypnotiques de piano d’un air lent et envoûtant du premier morceau des Trois Gnossiennes d’Erik Satie. La musique est-elle ce «bruit que fait le nageur dans l’océan de son inconscient ?». En tout cas, avec Satie, ce bruit se mue en harmonies insolites qui  vous projettent loin et profondément à l’intérieur de vous-mêmes. La répétition obstinée des notes de Satie frise l’hypnose mais elle ne procure ni langueur, ni mélancolie, à peine une sensation d’apesanteur, de mollesse et quasiment d’un bien-être qui dure deux  minutes quarante cinq secondes. Une micro poussière d’éternité. Et puis soudain, et  pour on ne sait quelle raison, une  réminiscence extirpée par ces notes s’entrelace avec les constructions mélodiques en arabesques de Satie. D’autres constructions en mosaïque, celles de certaines bâtisses se mettent à correspondre, comme dans un poème baudelairien, avec les entrelacs mélodiques de cette première Gnossienne intitulée, justement, «Lent». Un souvenir traverse lentement les sons du piano. Une soirée chez des gens, celle où l’on a été trainé et d’où l’on est assuré de  repartir tôt et triste. Les moulures du plafond laissent voir les entrelacs des arabesques qui font fureur dans certaines maisons et jusqu’aux appartements de la classe, dite, moyenne marocaine. Un faux air d’authenticité, comme un gage payé à l’identité. Toujours cette obsession d’équilibre entre la modernité et l’authenticité dont beaucoup font commerce dans les arts et l’artisanat, pendant que d’autres s’en gargarisent et en font des discours. C’est le funambulisme de la culture à la manière de chez nous. Le résultat est tout autre. Les uns basculent dans l’obscurantisme, les autres dans la débauche d’une modernité mal digérée. Les rares funambules qui tiennent encore debout sur la corde passent pour des déséquilibrés. En bas, la foule qui ne s’affole point s’attend à tout moment, lorsqu’elle ne le souhaite pas, à ce qu’ils se cassent la gueule. Dans le Gai savoir, Nietzsche, cet autre funambule de la lucidité, écrit dans un prélude intitulé «Le sage parle» : Etranger au peuple, et pourtant utile au peuple, Je suis ma route, tantôt soleil, tantôt nuage
Et toujours au-dessus de ce peuple !
Satie déroule toujours ses notes envoûtantes tantôt lentes et tantôt survoltées. Jusqu’à cette autre trilogie, «Pages mystiques», dont les trois titres, comme dans une dialectique de l’accomplissement, sont : Prière ; Vexations ; Harmonies. Curieusement, seule la prière est au singulier.  
Lu. Cet éloge de la lenteur sied à merveille à certaines lectures et moins à d’autres. Mais le journaliste qui sommeille dans la tête du chroniqueur est un être maso qui jette en ce jour pluvieux un regard à la presse. Un titre à la une attire l’attention. Il est  repêché  dans le quotidien palestinien paraissant à Londres Al Qods : «Egypte, le ministère de l’intérieur distribue du chocolat aux citoyens pour redorer son image». Le correspondant du journal au Caire précise, et on veut bien le croire, que c’est une première  dans les annales que de voir des forces de l’ordre, qui célébraient chaque 25 janvier la fête de la police, distribuer des tablettes de chocolat à des passants interloqués. Le correspondant s’étonne, comme les passants du reste, que les friandises aient remplacé les gourdins. Cette opération de communication, qui prête plutôt à rire, a entraîné des réactions indignées et virulentes de la part des organisations de l’opposition, comme le mouvement «Kifaya» (Assez ou Basta). Car au moment où les policiers fraternisaient avec la population en leur offrant du chocolat, d’autres  éléments des forces de l’ordre distribuaient des coups de gourdin à un groupe de journalistes  qui manifestait quelque part dans la capitale égyptienne. A  croire qu’il n’y avait pas assez de chocolat pout tout le monde ; et puis la  communication a des limites surtout lorsqu’on n’a pas l’habitude. Maintenant, rêvons un  peu et imaginons que toutes les polices des régimes  du monde arabe se mettent à distribuer du chocolat au peuple. Croyez-vous que cela en fera pour autant des peuples démocratiquement heureux? On dit pourtant que le cacao est bon pour ceux qui manquent d’affection. Que faudrait-il alors pour ceux qui manquent de tout ? Une petite Gnossienne de Satie  peut-être ?  C’est pas de refus, l’ami. La musique avant toute chose, disait le poète Verlaine. A propos de poésie, le directeur de la police du Caire qui a eu l’idée succulente de distribuer du chocolat au peuple, à l’instar de Marie-Antoinette suggérant d’offrir des brioches à la place du pain, s’appelle Ismail Achaïr (Ismail le Poète). ça ne s’invente pas. Un poète comme patron de la police  qui distribue du chocolat à la population, c’est la meilleure invention  après le bonheur, comme disait une ancienne pub du club Med. Allez, un petit coup de Satie pour la route et la route est longue mon frère !