L’étranger des deux rives

Il fut un temps pas si lointain où deux pays du sud, l’Espagne et le Portugal, étaient des pays de partance et de grands pourvoyeurs de travailleurs émigrés notamment vers
la France. Aujourd’hui,
ils se barricadent comme
les autres derrière
le pays le plus septentrional
par rapport à  eux. On est
toujours le sud de quelqu’un
ou de quelque chose.

«I told you when I came, I was a stranger» (Je vous avais dit, en arrivant, que j’étais un étranger). Nous avons tous eu à l’oreille, un jour ou l’autre dans un pays autre que le nôtre, ce bout de chanson de Léonard Cohen. Quel est cet étrange sentiment d’étrangeté que ressent l’étranger au-delà de ses murs ? De quelle douleur est-il alourdi et à combien de portes frappe-t-il pour qu’on le laisse entrer ? Une chose est avérée depuis bien longtemps : on est toujours l’étranger de quelqu’un ou l’étranger à quelque chose. Mais jamais cette notion n’a été aussi exacerbée et usée souvent comme un rempart que depuis les temps modernes. Selon l’universitaire, Maria Aeschlimann, de l’académie de Créteil, citant l’historien Pierre Vidal-Naquet qui participait à un débat sur le thème «Qu’est-ce qu’un étranger?» : «Chez les Romains, à partir de 212, tous les hommes libres sont citoyens, mais cela a peu de sens politique. La notion de nationalité répondant à des droits politiques n’apparaît que lentement dans l’Europe médiévale et moderne. Les hommes politiques de premier plan ne sont pas forcément français : Concini, Mazarin… Ce n’est qu’au XVIIIe siècle et avec la Révolution française que la définition de la citoyenneté se construit et, qu’en négatif, apparaît le caractère radicalement différent des étrangers».
Ce sont bien souvent les récents flux migratoires et leurs  grandes  vagues de départ, vers un ailleurs jugé meilleur, qui ont mis, plus que par le passé, l’étranger en conflit face à l’autochtone. Bien des choses intelligentes  ont été écrites et des études sensées ont été menées sur ces déplacements des populations forcés ou volontaires. Mais aucun pays au monde, quel que soit son niveau de développement, ne pourrait se croire épargné par l’arrivée un jour de ces étranges oiseaux migrateurs venant de lointains horizons, hors saison, sans raison et sans viatique. Seuls, le regard plein de poussière, de rêves et de peur, ils arrivent, voyageurs sans bagages,  portant en eux l’espoir insensé des arpenteurs des longs chemins. Si vous les rencontrez au coin d’une rue, mains croisées et regard bas, ne passez pas votre chemin.
On en rencontre de plus en plus du côté de chez nous. Ils viennent d’Afrique subsaharienne et de bien plus loin et du fin fond de ce continent que nous avons en partage. Et c’est une bien heureuse initiative que celle prise par l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations (AMERM) de mener une enquête sur les perceptions et attitudes de Marocains face à ces migrants subsahariens. Cette enquête n’a en fait touché que les habitants des quartiers et lieux fréquentés par cette population venue d’ailleurs notamment dans les villes de Rabat, Tanger, Casablanca, Oujda, Nador et Figuig sur un échantillon assez représentatif de 1000 personnes. Les résultats sont assez surprenants puisque 70% des personnes sondées disent ne pas pouvoir partager le logement avec les Subsahariens en invoquant non pas  des raisons de couleur de peau mais  «la différence du mode de vie». Au même moment, et s’agissant des relations privées,  25% ne sont pas contre une éventuelle alliance par le mariage avec un ou une Subsaharienne. On ne parlera pas ici de la vérité des chiffres, car comme disait Oscar Wilde : «La vérité est rarement pure et jamais simple». Mais c’est bien la première fois que l’on met des chiffres au service d’une interrogation sur un phénomène récent, explicable mais rarement expliqué. On savait que le Maroc a été et est toujours un pont de passage vers l’Europe dont une partie, Sebta et Mellilia, est sise géographiquement sur le territoire. Les oiseaux migrateurs de tout le continent, dont nos harragas, le savent aussi et s’en félicitent. On a fait endosser à notre pays le rôle  du gendarme de l’autre rive dans une mauvaise fiction intitulée «Barrage contre l’Afrique». Mais qu’est-ce l’Afrique, mon frère, sinon cette grande famille bruyante et virevoltante où tout le monde est cousin et fils de la même Mamma Africa. La preuve, si l’Europe ne veut pas d’eux, et elle n’en veut pas, le Maroc est bien moins mal loti que les pays d’où ils sont partis. N’est-ce pas ? Il  fut un temps pas si lointain où deux pays du sud,  l’Espagne et le Portugal,  étaient des pays de partance et de grands pourvoyeurs de travailleurs émigrés notamment vers la France. Aujourd’hui, ils se barricadent comme les autres derrière le pays le plus septentrional par rapport à eux. On est toujours le sud de quelqu’un ou de quelque chose. Ainsi va le monde et le cycle des pérégrinations des hommes et de leurs songes à travers la terre.
Concluons cette chronique, comme nous l’avons commencée, en fredonnant cette fois-ci avec René Char dans «Qu’il vive !» (Les Matinaux. Poésie/ Gallimard) : «Dans mon pays les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains».