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Société

Moncef Belkhayat : Il faut faire du sport un business rentable

Publié le : 28/09/2009

Le nouveau ministre de la jeunesse et des sports vient de présenter son plan d’action.
Principal fondement de sa démarche : le sport doit devenir une activité génératrice de profits pour intéresser les investisseurs privés.
Un plan d’action de 4 milliards de DH couvrira la période 2010-2012.
Passage de l’Istiqlal au RNI, crise au parti de Mustapha Mansouri... Confidences du ministre.

Vous venez de présenter au gouvernement votre plan d’action et il est question d’une nouvelle loi sur le sport. Que contiendra-t-elle ?
La nouvelle loi sur l’éducation physique et le sport va permettre la mise à niveau du Maroc par rapport à l’évolution du sport au niveau international. Cette loi permettra la gestion de ce que j’appelle l’unité de l’association sportive. Celle-ci est importante pour le développement du sport de manière globale. Prenez l’exemple des grands clubs, il y a le comité directeur qui gère plusieurs sections dont chacune a son propre comité. Aujourd’hui, on se retrouve dans un cadre juridique où les sections peuvent avoir des statuts différents de ceux de leur «maison mère» qu’est le comité directeur. Or, l’objectif est de parvenir à l’unicité de l’association sportive de manière à ce que le comité directeur et les sections aient les mêmes statuts, et une association qui soit unique. L’avantage de l’association unique c’est que toutes les sections peuvent se développer et non pas seulement le football. Dans le cadre de l’actuelle loi, la section football d’un comité directeur peut ne pas coopérer avec le comité directeur en faveur des autres sections. Par conséquent, le sport roi qui peut générer des profits dans le sport pourrait ne pas financer les autres sports...

C’est ce qui a été fait pour le FUS de Rabat...

Le FUS s’est adapté justement à ce modèle qui lui permet d’être un véritable club omnisports et d’avoir une gouvernance où le comité directeur dirige l’action stratégique du club et où chaque section dirige les aspects opérationnels. Un contrat-programme gère d’ailleurs cette relation et le comité directeur finance et subventionne la section en contrepartie d’un engagement de résultat basé sur un budget et des objectifs précis.

Et pensez-vous que tous les clubs peuvent réaliser cette mise à niveau ?
On doit les aider à réaliser cette mise à niveau. Il faut un environnement favorable aussi bien au niveau législatif que fiscal.

Et le professionnalisme ?

Il sera appliqué une fois la loi promulguée. Le projet de loi a été adopté par le conseil de gouvernement et il rentre dans le processus législatif normal. Le projet de professionnalisme permet aux clubs, qui sont aujourd’hui des associations, de détenir un minimum de 34% dans des sociétés sportives. Et le fait de créer une société sportive met en place un cadre juridique au professionnalisme avec des sportifs et des dirigeants qui sont salariés et un conseil d’administration qui dirige le club en tant que société...

Encore faut-il que ce soit rentable. Déjà le football est une activité déficitaire ! Ne parlons pas des autres disciplines...
Il faut créer de l’infrastructure pour qu’il y ait un maximum de sport de masse au Maroc. La régression des résultats du sport, notamment dans le football, est due en grande partie à la régression des terrains de proximité au cours des quinze dernières années et qui avaient permis à des jeunes de s’épanouir dans la pratique du football. A partir de là, il faut mettre en œuvre un plan de formation sérieux pour pouvoir détecter des talents en herbe, puis les former dans le cadre des centres d’excellence avec un système de sport-études. Ensuite, il faut renforcer les clubs omnisports pour que ces talents commencent à exercer un métier. C’est comme cela que l’on pourra avoir des jeunes qui vaudront beaucoup d’argent sur le marché national et international. Le sport deviendra alors générateur de résultats et de profits.

Ce n’est pas aussi sûr. Aujourd’hui, de grands clubs comme le Raja de Casablanca et le WAC ont leurs écoles, leurs infrastructures...et pourtant leur trésorerie n’est pas faramineuse !

L’outil industriel est la formation. Celle-ci permet de pouvoir créer un produit fini qui a une valeur ajoutée forte. Maintenant, pour pouvoir former, il faut de la matière première qui est le sport de masse. Il s’agit de détecter des jeunes qui ont un potentiel à l’âge de 10 à 12 ans. On les forme dans le cadre sport-études parce qu’il est important que les jeunes puissent étudier et jouer. A propos des exemples que vous avez donnés, le Raja et le WAC ont des écoles qui, malheureusement, ne sont pas structurées selon les normes du système sport-études. La plupart des joueurs qui jouent dans le championnat national et qui sont âgés de 17 à 23 ans n’ont pas fait d’études. On ne peut plus avoir un sportif qui ne soit pas intellectuellement d’un certain niveau.
Pour reprendre l’exemple du Raja et du WAC. Ces derniers disposent aujourd’hui d’une situation excédentaire grâce à la vente de joueurs. Les deux font aujourd’hui des transferts qui avoisinent une moyenne d’un million de dollars par joueur. Le même système peut être reproduit par des clubs nationaux de moindre importance, mais, au lieu que les transferts s’effectuent vers l’étranger, ils se feront à partir de clubs «petits» vers des clubs «plus grands». Et c’est là où le rôle du ministère en terme stratégique devient important. Le ministère fera en sorte que les fédérations puissent véritablement aider les clubs à devenir grands. Il faut renforcer tous les clubs...

Tous les sports sont concernés et non pas seulement le football...

La seule solution pour qu’on puisse en sortir, c’est que les clubs deviennent puissants, riches et, par conséquent, capables d’investir dans la formation.

Le statut des clubs restera quand même celui d’association !
Un club a le droit de devenir actionnaire dans une société à hauteur de 34% au minimum. Il pourra inviter des institutionnels ou des personnes physiques à rentrer dans le tour de table au niveau de cette société. Celle-ci a un but simple : gagner de l’argent. Elle pourra donc effectuer des opérations immobilières, des transactions s’inscrivant dans le cadre de l’objet social de la société qui est de faire du sport comme la gestion des équipements sportifs, la collecte des recettes par le biais des abonnements, des entraînements ; et enfin la formation des joueurs pour pouvoir les vendre par la suite. Citons un autre exemple, celui des piscines, je peux vous dire que, dans n’importe quelle ville du Maroc, celui qui investit dans une piscine couverte gagnera de l’argent, tout simplement parce qu’il y a une forte demande de la part des citoyens qui sont prêts à payer pour pouvoir faire de la natation. Et donc c’est rentable...

Mais qu’est-ce qui manque pour y arriver ?
Ce qui manque, c’est la volonté politique. Sur les dix dernières années, nous avons négligé ce secteur par le peu de moyens financiers qui ne représentent que 0,6% du Budget de l’Etat pour un secteur aussi stratégique. Cela doit changer et nous devrions nous y atteler dès la prochaine Loi de finances.

Vous pensez que le ministère de la jeunesse et des sports en a véritablement les moyens et les attributions ?
Lorsqu’on évoque le ministère de la jeunesse et des sports, les gens l’associent globalement aux résultats de l’équipe nationale de football. Le ministère est jugé en fonction des résultats de l’équipe nationale. Tout au plus, pour les initiés, le ministère est assimilé à un département qui subventionne les fédérations, et qui organise des compétitions sportives. Pour le volet jeunesse, les gens résument l’activité du ministère aux colonies de vacances et aux maisons de jeunes. Mais en réalité, le périmètre du ministère est incroyablement vaste. D’abord, il gère quelque 2 800 infrastructures sportives à travers le Maroc, 3 800 associations sportives et, au niveau jeunesse, près de 2 000 équipements entre maisons de jeunes, centres de formation féminine, crèches et centres de réinsertion pour jeunes.
Et puis, le plus important, le ministère a en face de lui une population cible potentielle de 16 millions de jeunes Marocains, âgés de 2 à 24 ans, qui ont des attentes. Une simple opération pour vous illustrer l’ampleur de la mission : si l’on suppose que pour chacun de ces 16 millions il faut au moins deux heures de contact par jour avec le sport, le loisir et les services du ministère, cela nous donne 32 millions d’heures et nous devons faire que ces petits moments de contacts soient positifs pour le citoyen. Pour comparaison, le ministère de l’éducation en est à environ 35 millions d’heures à la différence près que l’Education nationale a un budget de 30 milliards de DH par an contre 1,3 milliard pour la Jeunesse et sports. Avec de tels moyens, l’Etat n’avait aucune emprise ou autorité sur le champ sportif. Et c’est là le vrai problème du sport : un manque d’autorité de l’Etat sur le mouvement sportif et associatif.

Et que proposez-vous pour remédier à tout cela ?
Nous avons fait un diagnostic et construit une vision pour le secteur. A partir de cette vision, nous avons fixé des objectifs chiffrés et nous avons déterminé les stratégies nous permettant de pouvoir atteindre ces objectifs. Le plan d’action se déclinera en deux phases. La première couvrant 2010 à 2012 consiste en ce que nous appelons les «quick-wins», c’est-à-dire des stratégies pouvant être activées immédiatement avec des résultats rapides et un impact important. Trois opérations phare ont été retenues dans ce volet. D’abord, le lancement de la construction de centres socio-sportifs de proximité qui devraient être au nombre de 1 000 d’ici 2016 avec un million d’adhérents. Déjà, à partir du mois prochain, des centres de ce genre seront lancés dans 25 villes. A côté, il sera procédé à la construction de 1 000 maisons de jeunes avec pour objectif de drainer 1 million de jeunes inscrits le plus souvent à l’intérieur des clubs socio-sportifs de proximité. Enfin, nous lancerons rapidement un million de packages loisirs et vacances pour permettre aux jeunes de voyager et de s’épanouir. Nous tâcherons aussi de parachever la construction de grandes infrastructures, relancerons le système sport-études avec quatre centres d’excellence en plus d’un travail sur le plan législatif.

Combien vous coûteront ces actions à court terme ?
Environ 4 milliards de DH étalés sur 2010-2012. Mais le plus important, c’est le budget qui sera alloué pour amorcer tous les projets et le ministère des finances, dans le cadre des réunions relatives à la Loi de finances, s’est montré très positif.
Il y aura donc de gros besoins de financement... Pensez-vous que tout cela est réalisable ?
Nous avons d’abord négocié dans le cadre du projet de Loi de finances mais, vu les contraintes que nous connaissons, ce sera difficile de mobiliser des fonds supplémentaires par le biais de cette voie. Par contre, nous examinons d’autres pistes. Le ministère est riche en fait en termes d’actifs. Nous allons probablement trouver une solution avec le ministère des finances et la direction des domaines pour transférer des actifs du ministère à des sociétés publiques relevant du ministère de l’habitat et pour, en contrepartie, récupérer de l’argent frais nous permettant de mettre en place notre politique de proximité.
Il y a aussi le privé qui est appelé à investir et il aura un rôle important à aider l’Etat dans la gestion, le maintien et le fonctionnement de ces centres sportifs.

Mais le secteur privé recherche le profit. Pensez-vous que de tels projets peuvent être rentables ?
Nous avons sondé le privé et nous sommes en train de préparer une réunion de présentation pour lui montrer les opportunités de ce concept pour qu’il se prépare à venir investir dans ce secteur.

Pourtant, il y a les maisons de jeunes qui ont été globalement un échec. Beaucoup sont aujourd’hui en déshérence, désertées par les jeunes…
C’est justement parce qu’il y avait des infrastructures mais pas de contenu. Les centres que nous voulons créer seront des lieux de vie pour les jeunes qui veulent faire du sport, se connecter à l’internet ou faire une partie de billard, dans le même endroit. Chaque complexe sera soit loué dans le cadre d’une concession globale à des privés, soit on louera juste ses équipements tels la garderie, les boutiques et la cafétéria. Par contre, le sport et la maison de jeunes resteront sous la tutelle du ministère avec des contenus et des programmes ainsi que des éducateurs socio-sportifs du ministère. Je ne vois aucun inconvénient à ce que de grosses sociétés, que la nouvelle loi sur le sport aspire à créer, puissent venir gérer 10, 20, 50 voire 100 centres socio-sportifs de proximité, comme dans le cas du modèle des distributeurs de téléphones. Il n’y a aucun inconvénient à ce que cela devienne un business rentable pour elles, mais à condition qu’il y ait un cahier des charges qui oblige ces sociétés à gérer ces espaces selon des conditions de propreté, de maintenance et d’une tarification déterminée par l’Etat.

Vous parlez de centres de formation de haut niveau, de sport-études, de moyens... or, il y a 15 ou 20 ans, tout cela n’était pas disponible et pourtant le Maroc dominait l’athlétisme mondial, produisait des champions, avait une équipe nationale et des clubs compétitifs..., ce n’est donc pas uniquement une question de moyens.
Non. Les choses ont beaucoup changé depuis. En 1984, aux JO de Los Angeles, avec deux médailles d’or, nous étions classés 20e. Aujourd’hui, avec la même performance, aux derniers Jeux olympiques de Pékin, on sera classé 80e. Cela veut dire que les autres pays ont beaucoup évolué, et ce, grâce à la formation, aux infrastructures et bien sûr aux moyens financiers. Il est donc normal que le Maroc régresse.
En aparté :«Il faut des loges VIP dans nos stades»


Le ministère gère de grosses infrastructures qui, pourtant, ne génèrent pas grand-chose...
C’est vrai. A titre d’exemple, le Complexe sportif Moulay Abdellah de Rabat génère un chiffre d’affaires annuel de 1,8 million DH. Une rencontre en nocturne est facturée à 5 500 DH. Le Stade de France accueille chaque année 240 événements et génère plusieurs millions d’euros par an. C’est pour vous dire qu’il faut en effet mieux exploiter les infrastructures actuelles.

Et les autres stades, seront-ils prêts en 2010 comme prévu ?
Les travaux sont très bien avancés pour les stades de Marrakech et Tanger qui seront opérationnels à la fin 2010. Pour celui d’Agadir, en revanche, il y a eu un léger retard.

Ne pensez-vous pas que ces grands stades seront des gouffres financiers avec le peu de public qui vient assister aux matches?
Nous y avons réfléchi et des actions sont justement prévues dans ce sens. La seule manière de rendre les stades rentables c’est d’y construire des loges VIP comme ce qui se fait à l’étranger. C’est un véritable business qui rapporte et on va le faire.

En aparté :Les grandes lignes de la stratégie de Moncef Belkhayat pour 2016


La stratégie déclinée par le nouveau ministre de la jeunesse et des sports s’articule en deux volets.
- Les quick-wins, qui sont des actions immédiates à impact rapide et important, nécessiteront un budget supplémentaire de 4 milliards de DH
- 1 million de jeunes inscrits aux maisons de jeunes
- 1 000 nouvelles maisons de jeunes à construire
- 1 million de packages voyage loisir pour les jeunes
- Construction de 50 grands complexes d’estivage
- 1 000 clubs socio-sportifs de proximité avec un million d’adhérents
- 4 centres d’excellence basés sur le système sport-études.
- Un programme à moyen et long terme pour 2012-2016 comportant 10 chantiers pour le sport et 7 pour la jeunesse et l’enfance. Ces chantiers concernent, entre autres, l’accès aux infrastructures, les dispositifs de formation du sport d’élite, la démocratisation du sport, des partenariats...
Mais pour le ministre, il n’y a pas de doute, deux principes fondamentaux seront à la base de la réussite : la formation et la rentabilisation du sport.

En aparté :«Ma nomination sous l’étiquette RNI n’a rien à voir avec la crise actuelle du parti»


Vous étiez toujours istiqlalien. Et puis soudain vous entrez au gouvernement sous l’étiquette Rniste. C’est de la transhumance de haut vol...
L’explication est simple. Nous sommes tous, en tant que personnes, responsables chargés de bâtir et de construire un modèle de société basé sur la modernité du progrès. J’ai toujours affiché un positionnement clair par rapport à cela. J’estime que le RNI et l’Istiqlal se rejoignent sur beaucoup de ces principes. Pour ce qui est des raisons, elles sont simples : quand le PAM a rejoint l’opposition, le gouvernement n’avait plus la majorité d’où le remaniement technique et l’entrée du MP au gouvernement. Et comme il y avait des équilibres à préserver, le portefeuille de la Jeunesse et des sports devait revenir au RNI. Et vu que ce parti présente une plateforme politique en ligne avec mes convictions, et de concert avec le RNI, nous avons décidé de faire une transhumance qui est mineure parce que je n’avais aucun rôle dans les instances du PI. Surtout que cela ne va pas à l’encontre des intérêts de l’Etat.

Vous n’avez donc pas été imposé...
Non. J’ai rencontré Mustapha Mansouri avant ma nomination, nous avons longuement discuté du RNI et nous avons trouvé un accord pour mon arrivée au sein du parti.

Un commentaire sur la crise actuelle du RNI?
D’abord une précision importante à faire, c’est que mon arrivée au RNI n’a absolument rien à voir avec ce qui se passe actuellement dans le parti. Comme je suis nouveau, je n’ai pas à commenter ce qui se passe car j’estime que je n’ai pas la légitimité pour le faire. Par contre, je considère que des débats au sein d’un parti doivent avoir lieu et il y a des instances pour cela. Soyons clairs, pour l’instant, M. Mezouar n’a fait que poser des questions légitimes auxquelles il faut répondre. C’est cela le débat. Néanmoins, il est évident que si le débat a lieu à quelques jours de la rentrée parlementaire, c’est qu’il y a des choses qui se préparent. En tout cas, c’est une attitude parfaitement saine et normale pour un parti qui veut se préparer aux élections de 2012 et y jouer un rôle important.

Saâd Benmansour
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: 31 Juil 2010
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