Société
Viagra, Cialis, Levitra..., les Marocains se sont mis à la pilule du bonheur
Le marché du traitement de la panne sexuelle est florissant : la vente de Levitra et Cialis
enregistre des records de progression, le Viagra est parmi les dix médicaments
qui rapportent le plus à l’industrie pharmaceutique marocaine.
Ventes sans ordonnance, faux génériques, le marché parallèle
s’est également développé.
Les Marocains toujours très réticents à parler de leurs
problèmes sexuels.

Dans une société où la sexualité est taboue et où, contre les défaillances, on a plus souvent eu recours jusqu’ici aux recettes de grand-mère qu’aux mécicaments, peut-on affirmer que le Viagra, le Cialis, le Levitra, et les multiples
génériques qui circulent sur le marché marocain sont désormais à la
mode pour combattre la dysfonction érectile et autres inhibitions sexuelles
?
Beaucoup de Marocains ont en fait entendu parler de ces produits, des dizaines
de milliers souhaitent, par curiosité, essayer ces pilules magiques, ne
serait-ce que pour tester leurs performances sexuelles. Mais combien de Marocains
y ont vraiment recours ? Une chose est sûre : 54% de ces messieurs ont
souffert de pannes sexuelles au moins une fois dans leur vie et 12% sont victimes
de pannes prolongées ou définitives, que ce soit en raison d’un
problème organique, psychique ou encore des effets secondaires d’une
maladie (diabète, cancer...). Le Dr Abderrazak Moussaid, sexologue et
président de l’Association marocaine de sexologie, qui nous livre
ces chiffres, nuance : «Il ne s’agit là que de problèmes
liés à la dysfonction érectile, quant à ceux qui
souffrent de problèmes d’éjaculation, ils sont beaucoup plus
nombreux». Ajoutons que 9% seulement des Marocains souffrant de ce dysfonctionnement
sont sous traitement.
Les dysfonctionnements érectiles sont à l’origine
de 20% des séparations
de couples dans le monde
Adil en fait partie. 46 ans, informaticien, marié et père de deux
enfants. Sa vie familiale a failli basculer en 2004, 12 ans après son
mariage. Raison : il n’est plus aussi performant, «ne tient plus
la cadence». Andropause, à cet âge ? Adil panique, craint
le pire. Il se confie à un ami pharmacien qui lui conseille le Vigorex,
un médicament contre la dysfonction érectile, puis, quelques jours
plus tard, le mythique Viagra. Ses performances sexuelles s’améliorent
sensiblement, mais cela n’a pas tout à fait dissipé ses craintes.
Après mûre réflexion, il décide de consulter un médecin.
Ce fut un neurologue, en 2004. Rien de grave, diagnostique ce dernier : le dysfonctionnement érectile
n’est pas dû à un diabète, ou à une hypertension
artérielle, les deux principales causes des perturbations érectiles.
Il lui prescrit du Levitra, concurrent allemand (fabriqué par le laboratoire
Bayer) du Viagra (produit, lui, par l’américain Pfizer). Miracle,
moins d’un quart d’heure après la prise de son comprimé,
il retrouve sa vigueur d’antan. «Je n’avais jamais imaginé qu’un
médicament puisse être d’une telle efficacité. Désormais
j’aborde mes relations sexuelles avec plus de confiance en moi, sans cette
angoisse d’échouer. Le remède a sauvé mon mariage
qui était à la dérive», reconnaît l’informaticien.
Arracher quelques témoignages à des Marocains qui souffrent de
troubles sexuels n’est pas une mince affaire: le tabou est tel qu’une
simple difficulté d’érection est assimilée à une
impuissance sexuelle, à une perte de virilité, une dépréciation
de soi. Adil a accepté de parler à un journaliste pour que, dit-il, «mes
concitoyens sachent qu’une panne sexuelle n’est pas la fin du monde,
et que ça se soigne.»
Cette honte de ne pas être à la hauteur, cette difficulté à l’avouer
ne sont pas propres au Maroc, ni à la culture arabo-musulmane. Partout
dans le monde, la dysfonction érectile, appelée autrefois abusivement «impuissance
sexuelle», est une catastrophe dans la vie d’un homme et peut mener
au pire. Les études sur la question ne laissent aucun doute : une panne
d’érection est synonyme de dépression, d’anxiété,
et peut détruire la vie d’un couple. On sera étonné d’apprendre
que les dysfonctionnements érectiles sont à l’orgine de 20%
des séparations de couple dans le monde. On ne badine pas avec le sexe
!
Omar, lui, a 35 ans. Ce chef de produit dans une multinationale a accepté, également
sous couvert de l’anonymat, de donner son témoignage. En 2004, il
sent peu à peu sa vigueur sexuelle s’amenuiser. Cela va durer toute
l’année. Marié et père d’une fillette de dix
ans, il traîne son «impuissance» comme un boulet et ne sait
que faire. Il finit par aborder le sujet franchement avec sa femme et le couple
décide de consulter un médecin, en 2005. «Le sexologue auquel
nous nous sommes adressés n’a décelé aucune pathologie
organique. Il m’a prescrit du Viagra et du Cialis, me conseillant d’utiliser,
une fois que je les aurais testés tous les deux, celui qui me conviendrait
le mieux», raconte Omar. Le sexologue lui explique que les trois produits
disponibles sur le marché ont des effets similaires, à une différence
près : alors que le Viagra produit une érection intense avec un
effet de quelques heures seulement (de 4 à 6 heures), le Cialis en produit
une moins intense, mais dont l’effet peut aller jusqu’à deux
jours. Le Levitra a des effets similaires au Cialis (son effet se produit dix
minutes à un quart d’heure après la prise et peut se prolonger
24 heures). Omar alterne les deux selon ses besoins. «Ça a marché,
je n’en reviens pas. J’ai utilisé aussi le Viagra, mais je
préfère le Cialis puisque cela me permet de faire l’amour
quand je veux pendant le week-end», confesse Omar.
Mais les personnes qui souffrent de pannes ne sont pas seuls à utiliser
ces médicaments. Des jeunes de 20 ou 30 ans, «vraisemblablement
au faîte de leur puissance sexuelle», nous confirment plusieurs pharmaciens,
prennent régulièrement un de ces médicaments pour être
plus «à la hauteur», et pour faire durer le plaisir. D’autres,
la quarantaine, encore performants sexuellement, se font délivrer par
leur médecin une ordonnance, obligatoire pour l’achat de ces médicaments. «Le
Viagra est un médicament à part entière et ne peut être
vendu que sur prescription médicale, un pharmacien n’a pas le droit
de le conseiller. Ce n’est pas un produit aphrodisiaque ou de performance
sexuelle, mais un produit pour traiter une maladie réelle : le dysfonctionnement érectile»,
met en garde le Dr Mostafa Benmimoun, directeur des opérations médicales
au laboratoire Pfizer Maroc.
Quelle différence y a-t-il entre le Viagra, le Cialis et le Levitra ?
Les trois produits, des «inducteurs d’érection», explique
le Dr Benmimoun, sont basés sur différentes molécules mais
le mode d’action est le même (ils induisent un afflux de sang dans
le pénis). «La différence est d’ordre pharmacologique,
et en matière de durée de l’expérience : le Viagra
en est à sa dixième année d’utilisation et a fait
l’objet de dizaines de milliers d’expériences».
JAOUAD MDIDECH
Chaque laboratoire défend son produit, mais il est indéniable que
la pilule bleue (Viagra) a une longueur d’avance en terme d’expérimentation
par rapport à ses concurrents : commercialisé pour la première
fois aux Etats-Unis en mars 1998, il est arrivé deux mois plus tard au
Maroc (avant même la France où il n’a été commercialisé qu’en
octobre de la même année). Le Cialis et le Levitra, eux, ne feront
leur apparition dans les pharmacies marocaines qu’en 2003, mais se sont
rapidement taillé une belle part de marché: selon la filiale marocaine
de l’IMS Health (institut d’information médicale et statistique),
la vente du Levitra au Maroc, entre 2005 et 2006, a enregistré un chiffre
d’affaires de 60 MDH, soit plus de 24 % par rapport à la même
période de l’année précédente.
Pourtant, le Viagra continue à régner en maître en termes
de vente, mondialement et au Maroc. La marque au top 4 mondial après Coca-Cola,
Pepsi-Cola et Mac Do. 26 millions d’hommes sont traités dans le
monde par ce produit. Près de 16 millions de comprimés ont été prescrits à ce
jour en France. Toujours selon les statistiques de l’IMS, le Viagra s’est
classé à plusieurs reprises parmi les 10 médicaments les
plus vendus au Maroc : il a occupé la 8e place en juillet 2006, avec un
chiffre d’affaires de 2,6 MDH (le premier étant l’antibiotique
Augmentin avec 7,7 MDH).
Le plus important et le plus révolutionnaire, souligne le Dr Benmimoun,
est que la maladie (la dysfonction érectile) existait, mais qu’il
n’y avait, avant l’invention du Viagra, aucun remède pour
la guérir, sauf les traitements traditionnels à l’efficacité limitée,
le plus souvent douteuse ou carrément toxiques, ou encore, plus récemment,
les traitement dits «agressifs», du type injection dans le pénis,
ou implantation de prothèse. «Une autre grande révolution
générée pas le Viagra est celle de casser un tabou : quand
on parle de sa sexualité, celle-ci est banalisée. Quand on sait
qu’un médicament existe et marche, on est encouragé à chercher
le traitement. Le médecin dispose aussi d’un produit qui l’aide
dans son travail.» Seul hic, le prix : un seul comprimé coûte
130 DH. «Si ces médicaments étaient couverts par la sécurité sociale,
les ventes auraient explosé», affirme un pharmacien. Il n’empêche,
les gens ne lésinent pas sur la dépense pour en avoir, quitte à sacrifier
autre chose, car la sexualité, c’est important : l’OMS ne
définit-elle pas la santé comme le résultat d’un bien-être
aussi bien physique, mental que sexuel ?
Comme partout ailleurs, il n’y a pas que la filière pharmaceutique
pour se procurer ces produits médicaux : tous les laboratoires marocains
s’accordent à dire qu’il y a des ventes illégales de
ces produits qui, comme d’autres, viennent de pays comme l’Espagne
ou l’Algérie, ou plus lointains, comme l’Inde. Et même
des produits contrefaits, ce qui est plus dangereux, prévient le Dr Benmimoun.
Sur le nombre de comprimés qui circulent sans ordonnance, et sur les faux
génériques, personne ne peut avancer la moindre estimation. Dans
le «souk Melilia», à Oujda, on peut les trouver sur les étalages,
par terre, comme on peut trouver le reste (Augmentin, produits d’oncologie…).
Le Venegra, le Megalis et le Penegra, faux génériques du Viagra
et du Cialis, y sont vendus six fois moins cher.
Les Marocains sont-ils pour autant très portés sur le sexe, plus
que dans d’autres pays ? Cette assertion est sévèrement démentie
par l’enquête (mondiale) réalisée par le cabinet d’étude
Harris Interactive pour le compte de la firme Pfizer, et dont les résultats
ont été exposés à Marrakech en novembre 2006 : seulement
33% des hommes et 23% des femmes seraient satisfaits de leur vie sexuelle. Le
Dr Aziz Sentissi, spécialiste des maladies génitales et sexuelles,
et président fondateur de l’Association méditerranéenne
d’andrologie (Ama), va plus loin. Le Marocain, selon lui, n’a pas
une libido plus aiguisée que les autres hommes. Il peut même être
un piètre partenaire au lit. «La notion de performance chez les
Marocains est plutôt culturelle. Avoir 4 ou 5 orgasmes de suite n’est
pas un signe de performance sexuelle. Même si c’était vrai,
où est la qualité et la prise en compte de la partenaire ? Prendre
du Viagra ou du Cialis pour augmenter sa performance sexuelle est une chimère.
Tout médicament, quel qu’il soit, traite un problème de santé,
c’est le cas de ces produits qui traitent la dysfonction érectile,
qu’il faut d’ailleurs distinguer d’une éjaculation précoce
ou d’une absence de libido».
On peut dire en conclusion que ces médicaments jouent un rôle très
positif, à condition qu’ils soient utilisés sous strict contrôle
médical.
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Une prise en charge psychologique est aussi importante que le médicament
La Vie éco : Les médicaments, comme le Viagra, le Cialis
et le Levitra, sont-ils efficaces pour traiter les troubles de l’érection
?
Abderrazak Moussaid : Ils ont apporté beaucoup de choses, et
pour le patient et pour le médecin. Mais il y a une erreur à ne
pas commettre : croire que le médicament à lui seul va
solutionner le problème est faux. Ces médicaments ne
sont qu’un ingrédient et doivent être prescrits
en parallèle à une prise en charge globale du patient,
dont l’aspect psychologique est très important. Pour un
meilleur diagnostic, donc un meilleur traitement, le médecin
est appelé à sonder ce qui se passe dans la tête
du malade. On ne peut séparer l’individu en deux, le corps
et le psychique. Une chose est sûre : dans mon cabinet, je reçois
beaucoup plus d’hommes que de femmes. Ils consultent pour le
dysfonctionnement érectile mais aussi pour les éjaculations
précoces et les problèmes de désir.
Les Marocains consultent-ils plus qu’avant sur leurs
problèmes
sexuels ?
Pas autant qu’on le pense, et je crois que la presse a un grand
rôle à jouer pour banaliser la sexualité. C’est
très simple : cela fait 13 ans que j’exerce et je n’ai
pas observé une augmentation substantielle du nombre de patients
qui osent consulter pour leurs problèmes sexuels. En 1995, j’ai été l’invité d’une émission
sur «2M», à une heure de grande écoute, entièrement
consacrée à la sexualité des Marocains. C’était
la première, et peut-être la dernière. Elle a drainé beaucoup
de monde dans mon cabinet, pour vous dire l’influence des médias.
Mais, depuis, la situation n’a pas tellement évolué.
Les Marocains ne s’expriment pas plus qu’avant sur leur
sexualité, encore moins sur leurs problèmes sexuels.
Les congrès organisés par la profession ont
tout de même donné un coup de pouce...
En tant que président de l’Association marocaine de sexologie
depuis 1994, il m’arrive effectivement d’organiser des
congrès internationaux de sexologie, où j’invite
d’éminents sexologues. Croyez-moi, je remarque chaque
fois plus de participants étrangers que de médecins marocains.
La conclusion que j’en tire est que les Marocains croient détenir
le savoir et la vérité sexologiques, et n’avoir
pas besoin d’être davantage éclairés.
A cause des tabous...
Oui, il y a la «hchouma» de parler de sa sexualité,
il y a une espèce de dévalorisation de la personne si
elle s’ouvre aux autres. Les Marocains ont toujours du mal à comprendre
comment un médecin peut les aider à résoudre leurs
problèmes sexuels. S’ils vivent un blocage psychologique,
ils réfléchiront à deux fois avant de sauter le
pas et frapper à la porte d’un sexologue. |
JAOUAD MDIDECH
www.lavieeco.com
2007-01-05
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