Société
Les Marocaines préfèrent la pilule à tout autre contraceptif
67% des femmes recourant à la contraception prennent la pilule.
Le stérilet effraie la femme car il renvoie à l'infertilité, donc à la vieillesse
: moins de 5% des femmes l'utilisent.
Nombre de femmes, à cause de l'échec de la contraception, recourent à l'avortement
à risque, interdit par la loi.
La mortalité maternelle reste assez élevée : 227 décès sur 100 000 naissances
vivantes.

La conception qui avait cours au Maroc d'une femme vouée au foyer, sans autre
fonction que de procréer, est quasiment révolue. La fécondité est passée en
effet de 7 enfants en 1962 à 2 à 3 enfants actuellement. A la base de cette
réduction spectaculaire de ma natalité, il y a l'utilisation massive des moyens
contraceptifs, aussi variés qu'efficaces, parmi lesquels la pilule occupe une
place prépondarante. Younes S., quadragénaire, né dans une famille nombreuse,
raconte comment sa mère a décidé un jour de ne plus avoir d'enfants. «Depuis
son mariage, dit-il, ma mère était souvent tombée enceinte et, à 35 ans, elle
avait déjà mis au monde neuf enfants. Le dernier, c'était moi, en 1970. Lors
de ce dernier accouchement, elle avait failli mourir, et le médecin avait été
catégorique : si elle tombait encore enceinte, elle risquait «d'y rester».
Il lui a alors conseillé la contraception, de préférence une ligature des trompes,
ce qui signifiait pour elle une stérilité définitive». Cette jeune femme, malgré
sa ribambelle d'enfants et le risque mortel qu'elle encourait, ne voulait pas
entendre parler de stérilité irréversible. «L'idée de ne plus accoucher l'effrayait,
le seul fait d'y penser lui donnait des insomnies, et c'est ainsi qu'elle a
fini par choisir el fanid''», ajoute son fils.
La ligature des trompes
est peu utilisée pour son caractère irréversible
C'était au début des années 70, l'utilisation de la pilule comme moyen contraceptif
n'était pas alors une pratique très courante, même si, au milieu des années
60, elle était déjà en vente au Maroc. L'Association marocaine de planification
familiale (AMPF) venait de commencer ses activités en tant que première ONG
au Maroc à faire de la promotion des moyens contraceptifs pour inciter les
femmes à espacer les naissances son cheval de bataille. Son président actuel,
Mohamed Graigaâ, se souvient de cette époque. «Les Marocains étaient encore
rétifs à l'utilisation de moyens contraceptifs pour avoir moins d'enfants ou
tout au moins espacer les naissances. Le courant dominant voulait que l'on
ait une progéniture nombreuse, sous prétexte que chaque bébé apporte avec
lui son rezk. Il fallait en outre convaincre les réfractaires que la religion
n'interdit pas l'utilisation du contraceptif». D'ailleurs, la première action
de l'association, juste après sa création, en 1971, fut d'organiser une conférence
internationale sous le thème «L'islam et la planification familiale», à laquelle
avaient participé oulémas, scientifiques et médecins du Maroc et d'autres pays.
Un rapport de deux volumes de 340 pages chacun a été produit sur la vision
de l'islam quant à cette question. Qu'en avaient dit les oulémas, à l'époque
? «Que la religion musulmane, versets à l'appui, est très attentive à la planification
familiale», répond M. Graigaâ.
Méthode contraceptive radicale et efficace pour les femmes qui ont eu le nombre
d'enfants souhaité, la stérilisation définitive par ligature des trompes de
Fallope est peu utilisée par les Marocaines. La raison ? Elle est psychologique
et sociologique, répond Mohamed El Aouad, sociologue qui a travaillé sur l'acceptabilité
des différentes méthodes contraceptives par les Marocaines, et qui a accompagné,
depuis les années 1990, le travail du ministère de la santé relatif à la planification
familiale. La stérilité, selon lui, «est un mot qui effraie la femme, puisqu'il
renvoie à l'infertilité, et en y recourant, la femme avance l'âge de sa ménopause.
Elle est donc considérée comme vieille parce que infertile».
Quels sont les moyens de contraception utilisés au Maroc ? Et quel est justement
leur degré d'acceptabilité par les Marocains ? Les études réalisées par la
Société marocaine de fertilité et de contraception (SMFC) placent la pilule
en tête des méthodes de contraception utilisées par les Marocaines. 67% des
femmes mariées ayant recours à un moyen contraceptif, dont l'âge varie entre
15 et 49 ans, la préfèrent aux autres moyens contraceptifs. Cette préférence
ne date pas d'aujourd'hui mais déjà des années 70. Cela prouve, argumente le
Pr Naïma Samouh, chef du service de gynécologie obstétrique à la maternité
Lalla Meryem du CHU Ibn Rochd, que «la femme marocaine aime bien avoir le contrôle
de sa fertilité, sans avoir besoin de l'assistance d'un médecin, comme c'est
le cas pour le stérilet qui nécessite l'intervention d'un spécialiste pour
sa pose et pour son retrait». Moyen efficace, pratique, discret, simple et
bon marché (de 10 à 100 DH la plaquette), la pilule est en outre le moyen contraceptif
pour lequel le ministère de la santé et l'AMPF se sont le plus mobilisés. L'éventail
des marques est très large, et plusieurs générations de pilules ont vu le jour
depuis la mise au point de ce moyen contraceptif en 1954. «Toutes ces marques
se valent, commente le Dr Samouh, la difficulté principale à laquelle ont été
confrontés les scientifiques du XXe siècle ayant été de conserver l'efficacité
contraceptive de la pilule tout en diminuant, voire en faisant complètement
disparaître ses effets secondaires, dont le principal est la prise de poids».
Il semble que la communauté scientifique a réussi ce défi : la dernière génération
est la pilule «Jasmine» qui vient de sortir et qui est commercialisée au Maroc
depuis peu. Ses effets secondaires sont quasiment nuls, informe le Dr Samouh.
Enfin, dernière invention, la «pilule du lendemain», contraceptif oral que
la femme peut prendre en cas d'oubli. Non encore commercialisée au Maroc, elle
est utile en cas de rapport sexuel sans protection. Prise dans les 72 heures
au maximum après le rapport, elle empêche la femme de tomber enceinte. «C'est
plutôt un moyen pour lutter contre l'échec d'utilisation de la contraception
ordinaire qu'un moyen contraceptif», nuance M. Graigaâ.
La pilule est-elle également le contraceptif le plus utilisé dans le milieu
rural ? Oui, affirme M. El Aouad, «sauf que les femmes rurales ne comprennent
pas encore que la pilule doit se prendre chaque jour. Elles la prennent souvent
soit avant soit après le rapport sexuel. L'échec de la contraception est donc
assuré».
La prévalence de la pilule n'est citée dans les études sur la contraception
faites au Maroc que pour les femmes mariées. Qu'en est-il des autres, célibataires
ou divorcées ? «Difficile d'avoir des statistiques pour le vérifier, mais la
pilule est la méthode la plus utilisée aussi», répond un médecin du secteur
privé. Cela est d'autant plus vrai que l'âge du mariage pour la femme s'est
élevé tant dans le milieu rural qu'en milieu urbain : il est passé, avec une
légère différence entre le premier et le second, de 17 ans dans les années
1960 à 28 ans dans les années 2000. L'on imagine mal ces centaines de milliers
de femmes qui ne se marient pas, ou se marient tardivement, renoncer à toute
vie sexuelle. Seul hic : nombre de ces femmes, par ignorance, par erreur ou
oubli de la prise quotidienne, tombent enceintes. Ce sont ces «grossesses de
la honte» dont parlent les sociologues Soumia Naâman Guessous et Chakib Guessous
dans leur livre au titre éponyme (*) sorti en 2005. Des milliers de ces femmes,
face au rejet violent par la société des grossesses hors-mariage, recourent
à des avortements clandestins, donc à risque.
Le stérilet boudé par
les femmes et peu
apprécié par le conjoint
Le deuxième moyen contraceptif moderne utilisé par les Marocaines
est le dispositif intra-utérin (DIU) ou stérilet. Mais elles sont peu nombreuses
à l'utiliser (moins de 5% des femmes utilisant un contraceptif). Là encore,
il y a une double raison. Le stérilet, même s'il est aussi efficace que la
pilule, n'est pas d'utilisation pratique : le recours à un médecin est nécessaire,
et son coût est plus élevé (jusqu'à
1 200 DH, non remboursables par les assurances). Deuxième raison : les femmes
ne tolèrent pas, selon M. El Aouad, «l'image de l'introduction d'un corps étranger
dans une partie intime de leur corps, et leurs maris, selon elles, n'apprécient
pas beaucoup cette idée».
Ils n'apprécient pas le préservatif non plus d'ailleurs: pas plus de 5% des
hommes mariés recensés par des études de l'AMFC l'utilisent. Moyen de contraception
par excellence pour se prémunir contre les maladies vénériennes et le sida,
il est peu apprécié par les couples mariés comme moyen de contraception. Dans
les relations extraconjugales, il l'est davantage.
Les deux autres méthodes contraceptives appartiennent au registre traditionnel :
le retrait et la continence périodique. Outre qu'elles sont peu pratiquées
(moins de 10%), et plus dans le milieu rural que dans le milieu urbain, les
deux méthodes se révèlent peu efficaces : les femmes, indique M. El Aouad,
«essayent d'éviter les relations sexuelles pendant la période d'ovulation mais
elles n'arrivent pas à la calculer elles-mêmes lors d'un dérèglement de la
menstruation. Elles finissent donc par tomber enceintes».
Selon le président de l'AMPF, en matière de contraception, le Maroc a accompli
un pas de géant, si bien que la stratégie d'incitation à l'espacement des naissances,
mise en œuvre par son association à ses débuts, n'est plus à l'ordre du jour.
Ce qui prime aujourd'hui pour l'AMPF, c'est la préservation de la santé de
la mère et de l'enfant. La mortalité maternelle reste en effet élevée : 227
décès pour 100 000 naissances vivantes, malgré toutes les infrastructures sanitaires
et les efforts déployés. Avec ce chiffre, le Maroc reste plus près des pays
sous-développés que des pays émergents. En Mauritanie, la mortalité est de
332 pour 100 000. C'est pourquoi, aujourd'hui, l'association parle plutôt de
maternité sans risque que de contraception.
Autre problématique, dont peu de médecins parlent puisque l'acte est pratiqué
dans l'illégalité : les avortements à risque. Le risque est en effet très important
pour les jeunes femmes de 15 à 30 ans, mariées ou non, qui vivent une grossesse
non désirée. «L'avortement n'est pas un moyen de contraception mais il est
la manifestation de l'échec de la contraception, car c'est le dernier recours
d'une femme qui n'a pas su ou voulu prévenir la grossesse par la contraception.».
JAOUAD MDIDECH
www.lavieeco.com
2008-01-04
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