Société

Ces Marocains accros à la cocaïne

La consommation de la poudre blanche n’est plus réservée aux nantis, elle s’est étendue aux autres classes sociales. Le prix du gramme ayant baissé de 1 000 DH dans les années 90 à moins de 500 DH en 2012.

Marocains accros à la cocaine

Rachid n’a pas encore 21 ans. Pourtant, il se comporte comme une personne assez secouée par le temps et l’âge. Depuis qu’il a commencé sa cure de désintoxication, il est devenu l’ombre du jeune homme fêtard et dynamique qu’il était. Aujourd’hui encore, après plusieurs mois de traitement pour sortir de son addiction, Rachid a du mal à raconter son histoire. Une histoire avec la cocaïne qui a commencé deux ans plus tôt, avec ses amis du lycée. «Au départ, on avait un pote qui se la débrouillait pour tout le groupe. J’en ai goûté par simple curiosité. Dès le premier rail, j’ai su que je n’allais pas résister à cette drogue», raconte Rachid. De tempérament réservé, surtout avec les filles, la cocaïne a permis à Rachid de franchir facilement les barrières de sa timidité. «Elle me procurait un sentiment d’invincibilité. Quand je la prenais, j’avais un autre regard sur mon entourage. Elle me rendait plus mûr, plus sage et plus attirant aussi», ajoute-t-il. Les premières prises de Rachid sont synonymes de plaisir. Et même par la suite, quand il a dû mettre la main à la poche, car l’ami qui offrait la coke à tout le monde est devenu le dealer du groupe, il savoure ces moments de plaisir et de plénitude. Vivant avec sa mère divorcée et son petit frère, Rachid n’a jamais montré les signes particuliers d’une éventuelle addiction, même s’il passait plusieurs de ses soirées hors de la maison. Sa mère ne se rend compte de rien, car elle est souvent en déplacements professionnels. «Je savais qu’il fumait des cigarettes. Je soupçonnais même qu’il prenait un peu de shit, mais la cocaïne, je ne l’aurais jamais imaginé», explique-t-elle. Avec le temps, Rachid augmente sa dose, «afin de revivre le même plaisir que la première prise». Même la compagnie de ses amis ne l’intéresse plus. Il ne pense qu’à la cocaïne. C’est le début de la descente aux enfers. Rachid vit sa première crise de panique. C’est à ce moment-là qu’il avoue à sa mère sa consommation effrénée de cocaïne.
 

On la consomme pour mieux communiquer, supporter le stress, être performant sexuellement...
 

Après avoir été hospitalisé d’urgence dans une clinique de Casablanca, Rachid est interné dans une entité privée de psychiatrie qui s’occupe aussi de la prise en charge des personnes dépendantes aux drogues dures. Il passe une dizaine de jours dans cette clinique spécialisée, qui coûte à sa mère la somme de 60 000 DH. «Il dort avec sa mère dans le même lit. Elle sort l’accompagner pour son petit tour nocturne. Le reste du temps, il le passe à dormir ou à regarder des films sur son PC», raconte son frère. Aujourd’hui encore, Rachid souffre de crises d’anxiété et de panique et avoue à ses proches qu’«il pense encore avec nostalgie à la cocaïne, à son goût, à ce côté piquant quand elle descend dans la gorge…»
Rachid a pu compter sur le soutien de sa famille pour sortir de l’addiction. D’autres, pris au piège de la cocaïne, se retrouvent seuls, face à la descente aux enfers. «Il faut cacher les phénomènes qui accompagnent la dépendance : le manque et la déprime, l’urgence de la consommation, chez soi ou au travail, l’air enrhumé qui te poursuit même l’été. Et je n’évoque là que des choses anodines», lance Youssef, la quarantaine, fonctionnaire et père de trois enfants. Youssef a commencé une cure il y a trois mois. Mais il n’est jamais à l’abri d’une rechute. Son histoire avec la cocaïne a commencé lors d’une soirée arrosée dans un cabaret de Casablanca.

«J’avais fumé du haschisch auparavant, mais le sentiment que j’ai eu quand j’ai sniffé mon premier rail a été unique. Je me suis senti rempli de sérénité et je pouvais formuler très clairement toute idée qui me passait par la tête», décrit-il. Depuis, il adopte la poudre blanche «aux mille vertus». Il la prend avant une réunion de travail ou pour se booster pour une «nuit charrette». «J’avais toujours un problème de communication avec mes collaborateurs comme avec mes supérieurs. Avec la coke, tout cela a disparu, du moins durant les premières semaines. Mon esprit est devenu limpide, d’une efficacité déconcertante», raconte-t-il. Avant d’ajouter : «Comme je la prenais tous les jours, je me faisais des petites doses afin de rester vigilant. Tout cela, il fallait le gérer avec plusieurs allers et retours aux toilettes».

L’efficacité des premiers jours ne dure pas. Youssef multiplie les nuits blanches et arrive à son travail dans un état lamentable. Il s’endette pour se procurer sa dose, mais aussi pour payer ses nuits arrosées dans les cabarets de la côte casablancaise. «Je ne pouvais plus m’en passer. Quand je n’en prenais pas, je tombais dans une déprime profonde, dans une sorte de déchéance physique et psychique. Le problème, c’est de se rendre compte de sa dépendance. Parce qu’on se répète toujours que l’on peut arrêter quand on voudra», se souvient Youssef. C’est son épouse, alarmée par ses nuits passées dehors et un coup de fil d’un de ses amis, qui va prendre les choses en main. Il est aujourd’hui suivi par un spécialiste. Mais le retour à la normale est loin d’être acquis.

De fait, la cocaïne n’est plus l’apanage des riches, des «fils à papa» et des clubbers de Casablanca et de Marrakech. Elle s’est étendue aux autres classes sociales, comme les cadres et les fonctionnaires et les ados issus de familles moyennes. Cela dit, elle reste très prisée dans les classes aisées. En effet, la poudre blanche bénéficie encore de son image de marque, d’une drogue «clean», consommée par des personnes de la haute société. C’est la drogue des traders de Wall Street qui ont fait fortune grâce à «la brillance et la vitalité de la coke». Elle reste très consommée par les «gosses de riches», notamment dans des fêtes privées où elle se marie très bien avec les longues soirées de poker. Elle est également très recherchée par la clientèle des boîtes de nuit et des cabarets de la corniche. «Une bonne partie des filles qui sortent le soir travailler dans les cabarets se poudrent le nez. C’est devenu à la mode. Ça permet aux filles de résister à la nuit et l’alcool», explique Zahira, une habituée des cabarets de la corniche. Zahira parle d’une explosion de la consommation de la cocaïne, du fait, notamment, de son prix de plus en plus bas, mais aussi de sa disponibilité dans ces lieux «rarement perquisitionnés par la police».
 

Une nouvelle génération de dealers

Quant à la qualité de la cocaïne disponible sur le marché, elle semble avoir baissé avec la chute des prix, lesquels d’ailleurs sont passés de 1 000 DH le gramme dans les années 1990 à moins de 500 DH aujourd’hui. Selon des consommateurs avertis, la cocaïne vendue à Casablanca est en général frelatée, coupée et mélangée. On pense prendre de la cocaïne alors que la poudre blanche vendue n’en contient qu’un petit pourcentage. Le reste, ce sont des diluants, parfois du bicarbonate de soude, ou encore du lait en poudre pour nourrissons…  On ne deale d’ailleurs pas la cocaïne comme on écoulerait du hashish ou du karkoubi. Il y a tout d’abord une race de dealers difficiles à démasquer puisqu’ils appartiennent à des groupes de fêtards. Ils achètent une quantité importante et sous-traitent à leurs amis cocaïnomanes de leurs veillées nocturnes. Ce qui leur permet de payer leur propre consommation.
Quant aux autres, ils sont d’une grande méfiance. «Il m’est arrivé de faire deux ou trois déplacements avant de pouvoir rencontrer mon fournisseur, même s’il me connaissait très bien. En route pour une première destination, il me téléphonait à nouveau pour arranger un autre rendez-vous», raconte Youssef.

Les dealers de cocaïne ont une unique et même consigne pour leurs clients : ne jamais donner leur téléphone à des étrangers. Les arrestations de dealers de cocaïne s’opèrent en grande partie de la même manière. La police arrête un consommateur qui leur livre le numéro de téléphone de son dealer. Avec un peu de chance, la police convient d’un rendez-vous avec le dealer. Et là, elle l’arrête en flagrant délit. C’est toujours un consommateur qui fait tomber le dealer…
Dans cet univers, le paradis artificiel tourne rapidement au cauchemar. Et en l’absence de prise en charge, «on peut vieillir avec la cocaïne. Ce n’est pas le genre d’addiction qui disparaît du jour au lendemain», précise la psychiatre Nadia Kadiri. La prise en charge est assurée par des centres de traitement d’addiction, à Tanger, Salé, Tétouan, Casablanca et Oujda, en plus des psychiatres et des cliniques psychiatriques privées. Une offre qui risque de devenir insuffisante devant l’ampleur d’un phénomène qui touche aujourd’hui plusieurs franges de la société, hommes et femmes, célibataires et pères de famille, et dans une société où les conditions de travail sont de plus en plus stressantes et où la pression professionnelle ne cesse de croître.


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Hicham Houdaïfa. La Vie éco
www.lavieeco.com

2012-11-20

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