Entretien

A. Zamzami : Ma fatwa sur la carotte dérange car elle concerne les femmes

Pour l’imam provocateur, il est plus important d’éviter le péché que de s’offusquer de l’usage d’un légume pour la masturbation qu’il considère comme licite. Il se défend d’avoir fait de la fatwa sur la sexualité sa spécialité et évoque ses 2 000 avis religieux publiés.

A. Zamzami fatwa

Natif de Tanger en 1943, Abdelbari Zamzami Ben Seddik a commencé sa carrière en tant qu’auxiliaire de son père Mohamed Zamzami dans la grande mosquée de Tanger. Il s’installe à Casablanca en 1975 où il prend en charge le prêche du vendredi dans la célèbre mosquée de l’Ancienne médina, «Ould Lhamra». Dans les années 80, Abdelbari Zamzami devient très populaire grâce à ses causeries religieuses où il n’hésite pas à utiliser le langage de la rue pour passer les messages religieux. Durant la même période, il va aussi créer le journal «Al Sunna» qui va cesser de paraître quelques mois après son lancement. En 2001, il est un des principaux fondateurs de l’Association marocaine d’études et de recherches en fikh des nawazils, pour «contrer les associations qui luttent pour la suppression de la chariâ dans les lois du pays». De fait, il a été un des opposants farouches au Plan d’intégration de la femme au développement, de Saïd Saâdi. En 2007, sa popularité dans l’ancienne médina de Casablanca lui permet de gagner un siège au Parlement sous les couleurs du Parti de la renaissance et de la vertu (PRV). Il sera d’ailleurs le seul élu de ce parti islamiste. Auteur de plusieurs publications, dont un livre de quatre tomes sur ses avis religieux, Abdelbari Zamzami a été suspendu de prêche à plusieurs reprises par le ministère des habous. Battu lors des législatives de 2011, il se consacre désormais à ses recherches et à ses fatwas, qui lui valent une présence remarquable dans les médias nationaux. Parmi les plus controversées de ses fatwas celle publiée par l’ensemble de la presse nationale en mai 2011. Ladite fatwa affirme que l’islam autoriserait l’acte sexuel sur un cadavre, à condition que ce cadavre soit celui de l’épouse. Le fqih ajoute qu’il n’y aurait aucun mal ni embarras que le mari fasse l’amour avec le cadavre de sa femme quelques heures après la mort de cette dernière. Il y a près d’un mois, le même fqih a assuré, dans un entretien accordé à un hebdomadaire arabophone que, du point de vue religieux, le recours aux sex-toys est parfaitement légitime. Plus encore, la femme musulmane a le droit d’utiliser  des carottes, des flacons ou autres objets pour assouvir ses envies sexuelles...Le cheikh s’explique.

Une question d’actualité : que pensez-vous de l’affaire Amina Filali et de ce fameux article 475 du Code pénal qui autorise le mariage d’une femme avec son violeur ?

L’article 475 du Code pénal encourage le viol et le crime. Le violeur, sachant qu’il peut ne pas être puni, ne trouve aucun scrupule à commettre son forfait. C’est ainsi que le viol aussi bien que l’atteinte à l’honneur de la jeune fille ne sont pas punis. En plus, la Moudawana, le Code de la famille devenu effectif depuis 2004, interdit le mariage des filles de moins de 18 ans. Amina Filali a été violée avant sa majorité et, dans ce cas, le violeur doit être emprisonné pour ce qu’il a commis. La famille ne devait pas la marier à son bourreau, mais déclarer le viol publiquement afin que la responsabilité de cet acte ne soit pas mise sur le dos de la jeune fille, un musulman étant blâmable pour une déviation s’il l’a volontairement commise. Amina a dû subir le rapport sexuel sous la contrainte. Elle est donc une victime. Aujourd’hui, pour ce type d’affaires, il y a également la chirurgie réparatrice pour la victime violée qui peut se refaire une virginité. Mais, le violeur doit être puni. Par ailleurs, dans l’islam, un mariage ne peut être conclu qu’avec l’accord de la jeune fille et non sous la contrainte des parents ou de l’entourage.

La ministre Bassima Hakkaoui avait déclaré que parfois le mariage de la violée à son violeur ne lui porte pas un réel préjudice...
 

L’exception ne fait pas la règle. Si exceptionnellement un mariage de ce genre réussit, cela ne voudrait pas dire qu’il faut accepter ce genre de pratiques. Ce qui est dangereux dans ces lois, c’est qu’elles ouvrent la porte à une dérive : tout homme qui veut se marier avec une fille dont les parents refusent peut tout simplement la violer et mettre ainsi cette famille devant le fait accompli.

Que répondez-vous à ceux qui disent que ce sont les tenues «provocantes» des jeunes filles qui incitent au viol ?
 

Pour ce qui est du cas d’Amina, elle vivait dans un village. Et dans un village, on ne porte pas d’habits voyants. La photo qui circule sur Internet montre d’ailleurs Amina en hijab. Ce que l’on doit savoir en tout cas, c’est qu’une femme, qu’elle soit voilée ou pas, attire toujours les hommes. C’est une simple question de nature humaine. Même en Arabie Saoudite où les femmes sont entièrement couvertes, elles sont tout de même victimes d’harcèlement et parfois même de viol. L’agression sexuelle ne dépend pas de l’habit de la femme, mais de l’éducation des hommes. D’ailleurs, les femmes ne sont pas des esclaves pour que les hommes puissent les agresser sexuellement, quand ils le souhaitent.

Votre fatwa autorisant les femmes à se masturber avec une carotte a suscité un tollé. Etes-vous sûr de cette prescription ?
 

Je tiens à préciser tout d’abord une chose très importante. Ceux qui m’ont critiqué pour cette fatwa ne connaissent rien à la chariâ, ou, du moins, sont des tenants de l’avis unique. Alors que le fiqh de la chariâ présente des opinions et des points de vue différents. Sur le sujet de la masturbation, les oulémas sont partagés entre ceux qui l’interdisent et ceux qui l’avalisent. J’appartiens à la deuxième catégorie des oulémas pour une raison très simple : ceux qui interdisent cette pratique ne se sont pas appuyés sur des arguments solides. Il faut préciser qu’autoriser la masturbation a pour objectif d’aider les jeunes femmes et hommes à ne pas tomber dans le péché. Nous vivons une époque où tout pousse les jeunes à avoir des relations sexuelles hors mariage. La masturbation est donc une solution provisoire pour les jeunes musulmanes et musulmans, le temps qu’ils puissent se marier. Je n’ai jamais donné cet avis là pour des personnes mariées parce qu’elles n’en ont pas besoin. Autoriser la masturbation a donc un objectif religieux : c’est de faire éviter à notre jeunesse de tomber dans le grand péché. Cette même règle a été adoptée par l’Imam Malik.

Mais, ces oulémas ont-ils évoqué littéralement l’usage de la carotte pour les femmes ?
 

Plusieurs oulémas ont évoqué l’usage de la carotte, et ce, tout au long de l’histoire musulmane. Parmi eux l’imam Al-Choukani, qui a vécu au Yémen il y a 200 ans, qui a dédié tout un manuscrit à la masturbation, autant chez les femmes que chez les hommes. Les écrits de Choukani sur ce sujet sont publiés sur internet. Lui-même a évoqué un nombre important d’érudits qui autorisaient la masturbation. Dans son livre, il a évoqué la carotte, mais également d’autres moyens pour assouvir son plaisir. Il y a également un alem marocain, mort il y a dix ans, Cheikh Abdelaziz Benseddik, qui, dans une lettre sur les pratiques sexuelles, a évoqué la carotte et d’autres moyens pour se masturber. Cet écrit est disponible sur le marché marocain. Ces choses là sont loin d’être nouvelles et franchement je ne comprends pas pourquoi cela suscite autant de réactions. Il n’y a qu’à voir les chaînes satellitaires arabes, avec la panoplie d’oulémas qui y parlent de sexe. Même le fameux Cheikh Qaradawi a autorisé la masturbation sur la chaîne Al Jazeera dans le cadre de l’émission «Une heure sur la vie sexuelle». D’ailleurs, l’islam est très ouvert par rapport à la vie sexuelle des musulmanes et des musulmans. L’imam Choukani est allé plus loin : il a donné le droit à celui qui ne peut pas se masturber, de se trouver quelqu’un pour le lui faire. Quant à Cheikh Koubaïssi qui officie à Dubaï TV, il a dit que ce qui existe comme pratiques sexuelles en Occident n’est qu’une partie infime de ce qui existe chez nous, dans les livres de la Chariâ où seul le rapport anal est interdit en Islam.

De là à autoriser le pilon de mortier, c’est exagéré !

J’ai évoqué le pilon de mortier dans le cadre de la plaisanterie, lors d’une émission de radio et dans le contexte du plaisir licite. Je n’ai jamais parlé de cela sérieusement.

Sur internet, notamment sur les réseaux sociaux, les femmes ne sont pas du tout contentes de votre fatwa…

C’est regrettable. Elles devraient être ouvertes par rapport à ces sujets et non pas s’opposer à mes fatwas. C’est le péché qu’il faut éviter et pas la masturbation qui permet aux jeunes de supporter de ne pas pouvoir avoir un rapport sexuel avec un partenaire. D’ailleurs, pour les hommes, ces pratiques sont connues depuis longtemps. Je crois que ma fatwa dérange parce qu’elle concerne les femmes. Pourtant, à Tanger, la ville dont je suis originaire, les femmes veuves ou divorcées utilisent le «wannass», un objet ayant la forme d’un sexe masculin, en plastique ou en bois, afin d’éviter de tomber dans le péché.

Il n’empêche que sur ce répertoire, vous êtes un sacré récidiviste, vous avez déclenché un tollé avec cette fatwa autorisant la nécrophilie, l’assumez-vous encore ?

Je dois tout d’abord préciser que la nécrophilie est un acte écœurant, qu’il faudrait éviter et est contraire à la nature humaine. Quand on perd un être aussi cher que son épouse, logiquement, on est plutôt triste et on ne pense pas au sexe. Ma fatwa sur la nécrophilie est un avis religieux que j’ai consenti à une personne en particulier qui m’avait demandé si c’était un péché d’avoir un rapport sexuel avec le cadavre de sa femme. Je lui ai répondu que la femme est permise, sexuellement, à son mari même après sa mort, que le mariage est un contrat qui ne s’annule guère après la mort, en référence au Coran qui dit que le mari et sa femme peuvent rester unis au paradis. Cela dit, un homme normalement constitué ne penserait pas à une chose pareille après la mort de sa femme.

Vous avez fait du sexe la spécialité de vos fatwas !

C’est totalement faux. Je n’ai émis que quatre ou cinq fatwas dans ce registre. Alors que l’on trouve dans mon livre «Questions et réponses dans la vie d’un musulman», plus de 2 000 avis religieux, et ce, dans tous les domaines de la vie. Ce sont les médias qui essaient de doper leurs ventes en focalisant sur mes fatwas à caractère sexuel.

Que pensez-vous de ces fatwas qui nous viennent d’Orient, interdisant aux femmes par exemple de manger des bananes, ou de ne pas conduire parce que le frein a la forme d’un objet sexuel masculin ?

Ces avis ont plus trait à la frustration de ceux qui l’ont émis qu’à la religion. Ce genre de fatwas est une atteinte à l’islam et aux musulmans.

 

Lire aussi : Les clics de la fatwa

Fatwas Cachez-moi ce vélo que je ne saurais voir…

Si les fatwas d’Abdelbari Zamzami vous ont surpris, voire offusqués, sachez qu’elles sont loin d’être les plus insolites. En 2008, un imam des Pays-Bas interdit aux femmes musulmanes vivant dans le pays de pratiquer le vélo, car «enjamber la selle du vélo suscite chez la femme une excitation sexuelle, et le vélo devient, de ce point de vue, un objet prohibé». En 2007, deux professeurs de l’Université d’Al Azhar, ont autorisé «qu’une femme puisse allaiter son collègue à cinq reprises afin de nouer avec lui une relation de sein». Le printemps arabe a eu également son lot de fatwas. Un cheikh d’Arabie Saoudite a considéré que l’émeute et la révolte sont choses «haram». Le cheikh en question, un certain Abdelmalek Ramdani, a ainsi déclaré que «tant que le commandant de la nation est un musulman, vous devez obéir et écouter et que face à un dirigeant non désiré, un musulman pratiquant peut seulement prier et faire preuve de patience». Dans le registre sexuel, une récente fatwa a interdit aux femmes de toucher des bananes et aux concombres parce qu’ils ressemblent au sexe masculin…

Hicham Houdaïfa .La Vie éco
www.lavieeco.com

2012-04-19

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